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La femme dans l’économie divine : des Pères de l’Église à saint Josémaria Escriva |
Jean De Groot
Dans une homélie sur la Très Sainte Vierge, saint Josémaria Escriva de Balaguer parle de « la logique de Dieu » : lorsque nous considérons l’Assomption de Marie au ciel, ses sacrifices quotidiens, ordinaires et cachés, dit-il, nous comprenons mieux la logique de Dieu. Dans ce contexte, l’expression « logique de Dieu » est nettement liée au paradoxe qui veut que nos vies acquièrent une valeur surnaturelle au prix des petits sacrifices de chaque jour : partager la vie divine, ressembler à Dieu dans la mesure où cela est possible à un être humain, peut être un objectif à atteindre grâce à des sacrifices apparemment insignifiants et peu alléchants. « Si nous voulons devenir “ divins ”, si nous voulons nous revêtir de la plénitude de Dieu, il nous faut commencer par être très humains, en assumant, sous son regard, notre condition d'hommes ordinaires, et en sanctifiant notre apparente petitesse. » C’est la conclusion qu’en tire saint Josémaria : en somme, l’on découvre cette logique de Dieu dans la vie quotidienne ; la logique de Dieu est la voie qui nous conduit à lui ressembler.
À mon avis, ce texte est très instructif et ce sujet, si important dans les écrits de saint Josémaria, est déjà développé chez les premiers Pères de l’Église. Il s’agit de l’économie (oikonomia) du salut (économie divine, selon l’expression de saint Josémaria), un sujet qui est essentiel dans la théologie catholique et qui a une répercussion vaste et hétérogène. Tout cet éventail d’implications contraste avec la précision avec laquelle saint Josémaria définit l’économie du salut, en une pensée en connexion directe avec celle des Pères de l’Église.
Si l’on considère le rôle de Marie dans l’économie divine, theotokos — celle qui a mis Dieu au monde —, il est logique que toute approche de la pensée de saint Josémaria concernant la femme dans l’économie du salut commence par un examen de ce qu’il dit de la Sainte Vierge dans ses ouvrages. Ce que cette première approche nous révèle c’est qu’en réalité la pensée d’Escriva de Balaguer sur la femme est intégrée dans son idée globale de la théologie et de la spiritualité et que le rôle de Marie dans l’économie divine est, de ce fait, un point crucial, un exemple qui n’est pas réservé aux femmes mais qui est donné à tous. Chez saint Josémaria, la nature humaine de la femme élevée par la grâce fait partie intégrante de son idée globale de la mentalité laïque. De ce fait sa théologie met les femmes et les hommes sur le même pied d’égalite, ils sont enfants de Dieu. On peut se dire qu’il n’y a rien de nouveau en tout cela. Cependant, au moment où la théologie tend à souligner les différences psychologiques entre l’homme et la femme, il est important de noter que ce n’est pas le point de départ de saint Josémaria.
Ce que je prétends montrer dans cette étude n’est qu’une toile de fond pouvant aider à mettre en valeur d’autres éléments concrets de la pensée de saint Josémaria sur la femme. Quoiqu’il en soit, je parlerai, à la fin, de deux aspects spécifiques que développe saint Josémaria en parlant des femmes.
L’économie du salut selon les Pères Grecs
Saint Ignace d’Antioche, saint Justin, martyr et saint Irénée de Lyon font partie des premiers penseurs chrétiens à se servir du terme oikonomia pour décrire la dispensation, ou la distribution, des personnes de la Trinité par rapport à l’action salvifique du Fils dans le monde. L’oikonomia n’a rien à voir avec le mystère de la vie intratrinitaire, mais bien plutôt avec la façon dont Dieu se révèle à l’homme. Le terme oikonimia — de oikos, maison ou foyer, et nomos, usage, coutume ou loi — signifie, à l’origine, l’art de gouverner son foyer. Dans la période hellénistique, ce terme a été appliqué indifféremment à l’administration d’une propriété par son propriétaire, à la tenue de la maison par l’épouse ou à l’ordre du cosmos. Il signifiait aussi l’ensemble des conditions qui permettent de gérer correctement quelque chose de complexe. Oikonomia était le terme dont se sont servi les grammairiens grecs pour parler de l’organisation d’un poème ou du plan d’une dissertation qui rend les arguments vraisemblables jusqu’au bout des histoires. C’est avec saint Paul que les penseurs chrétiens commencent à se servir de ce terme en l’attachant à l’intervention de Dieu dans l’histoire humaine. Dans Éphésiens 1, 10, Paul se sert de ce terme pour parler de la façon dont Dieu réalise l’histoire du salut, la récapitulation (anakephalaiôsis) de toute chose dans le Christ, aussi bien ce qui est céleste que ce qui est terrestre. Dans Éphésiens 3, 9, Paul parle de l’accomplissement du mystère du salut comme de quelque chose qui surgit après avoir été caché depuis des siècles en Dieu. Les Pères de l’Église soulignent cet aspect important de l’économie de Dieu, à savoir qu’avant l’entrée du Christ dans le monde on ne pouvait pas comprendre le sens total de l’Ancien Testament. Maintenant, en revanche, nous comprenons, qu’en accord avec le dessein divin, Jésus-Christ est le nouvel Adam. Aussi, l’Incarnation et la Résurrection sont-elles le projet ou dessein divin du rachat de l’homme et de la nature. L’oikonomia renvoie, en somme, à une syntaxe ou logique de la rédemption qui montre comment Dieu se plie aux lois de la nature qu’Il a instituées au moment de la création.
Marie et la raison de l’Incarnation
Voici le texte de saint Ignace, second évêque d’Antioche après saint Pierre et martyr du 1er siècle. Il s’agit de l’une des formulation les plus anciennes de l’économie du salut :
« Ainsi notre Dieu, Jésus, le Messie, a été conçu dans le sein de Marie, en accord avec l’économie de Dieu, de la lignée de David, mais par l’œuvre du Saint Esprit.
Hogar Theos hêmôn Iêsous ho Christos ekuophorêthê hupo Marias kat’oikonomian Theou ek spermatos men David, pneumatos de hagiou. »
On pourrait penser que seule la présence du terme oikonomia différencie ce texte de toute autre expression simplifiée de cette croyance chrétienne de base. Or il faut souligner que cette affirmation est une profession de foi qui explique comment Dieu a réalisé la rédemption de l’humanité. Elle note une action, l’entrée dans la nature et dans l’histoire de la seconde personne de la Trinité, qui a un objectif : la rédemption. Il y a des tâches dans ce dessein de la rédemption qui sont dévolues aux différentes personnes : Jésus, Marie, David, le Saint Esprit. La rédemption est donc articulée et cette formule présente le rapport entre les différentes parties de cette articulation. Il y manque, cependant, une référence à la seconde personne de la Trinité, en tant que Logos, Parole, le terme qui, d’après l’Évangile de Jean, a été utilisé par les Pères de l’Église pour indiquer la relation du Fils avec le Père, avant et indépendamment du fait de l’Incarnation et qui devrait, à bon escient, faire partie de cette profession de foi de la rédemption. Au contraire, le fait que la profession de foi d’Ignace comprenne le rôle central de Marie dans l’économie du salut signifie que Dieu assume la chair et entre dans l’histoire en naissant, non pas en étant tout fait : c'est-à-dire de façon appropriée à sa vie humaine.
L’importance accordée par les Pères au rôle de Marie dans cette profession de foi est manifeste dans leur échanges à propos de la préposition la plus adéquate pour indiquer qu’elle est porteuse-de-Dieu. La préposition grecque hupo, dans la formule de saint Ignace, peut avoir la connotation d’agent causal ou personnel. Elle est attachée au mot qui désigne qu’elle est enceinte, kuophreô, lorsqu’on décrit la conception de Marie : le Christ a été conçu et Marie l’a porté dans son sein. Plus tard, saint Basile insiste sur le fait qu’on ne doit pas dire que le Christ est né, dia gunaikos — grâce à une femme — mais plutôt ek gunaikos — d’une femme — de sorte qu’il soit clair qu’Il est vraiment son fils et non seulement quelqu’un qui est passé par son corps. Le fait est, bien entendu, que le Christ est à la fois vrai Dieu et vrai Homme, comme saint Josémaria aimait à le dire souvent, en se servant de la formule du Symbole Athanasien perfectus Deus, perfectus homo. Les chercheurs soulignent que le contexte de cette discussion sur Marie est l’ensemble des controverses christologiques de l’Église primitive. Il faut aussi dire que durant cette période, on a beaucoup progressé dans la compréhension des raisons que Dieu a eues pour réaliser la rédemption de cette façon-là, sujet décrit par les Pères au moyen de la formulation du concept d’oikonomia.
Pour mieux dire en simplifiant, Dieu a racheté l’humanité de cette façon–là pour préserver la création qui était bonne en elle-même. Dans La Grande Catéchèse, saint Grégoire de Nysse se demande pourquoi Dieu a-t-il choisi ce mode de rédemption. Contre ceux qui disent qu’il est humiliant pour Dieu d’assumer la faiblesse et la petitesse de la nature humaine, Grégoire affirme que ce qui est naturellement honteux c’est la maladie provoquée par le mal (to kata kakian pathos) et que ce qui est en dehors du mal n’a rien de honteux. Ceci étant, ce qui n’a pas le moindre élément honteux est compris comme faisant totalement partie du bien et ce qui est vraiment bon est dépourvu totalement d’un mélange du contraire. Par ailleurs, tout ce qui est considéré dans le domaine du bien est précisément digne de Dieu (prepei tôi Theôi). Démontrez-nous alors que la naissance, l’éducation, la croissance, le progrès vers la maturité naturelle, l’épreuve de la mort et de la résurrection sont des choses mauvaises. Et si vous nous accordez que tout ce que nous venons d’énumérer est exclu du mal, vous devrez reconnaître que ce qui est étranger au mal n’a rien de honteux en soi.
Ce passage évoque beaucoup d’événements courants de la vie du Christ. On trouve très souvent des énumérations de la sorte dans les formules des Pères à propos de l’économie divine. Ce recueil-ci souligne que les circonstances de la naissance et de la vie du Christ se comptent parmi les biens de la nature accordés aux hommes. Saint Grégoire, dans La Grande Catéchèse, ajoute un peu plus loin :
« Si tu ne perçois pas dans ta vie les bienfaits d’origine divine, tu ne pourras jamais dire quelles sont les qualités où tu perçois le divin. En effet, nous reconnaissons le bienfaiteur par les bienfaits que nous recevons de lui et c’est au regard des faits que nous arrivons, par analogie, à connaître la nature du bienfaiteur (ch. XV).
Il s’agit d’une démonstration à posteriori, qui part de la nature des choses vers la nature de Dieu. Le thème des traces de la bonté divine présentes dans la nature est l’un des favoris de saint Grégoire. Il s’agit d’un thème qui dépend de l’intégrité et de la fiabilité de l’expérience humaine. Grégoire commence par expliquer la raison de l’Incarnation avec une grande confiance en la bonté des formes courantes de la vie humaine.
Selon Grégoire, le Christ a réunifié l’âme et le corps humains séparés par le péché originel, et restauré ainsi la bonté de la nature humaine. De même que le péché d’Adam avait touché l’humanité entière, de même le principe de la Résurrection s’étend d’un homme à tout le genre humain (ch. XVII). Pour Grégoire, l’Incarnation et la Passion doivent être considérées conjointement afin de bien comprendre le mode de la rédemption. Le fait qu’Il n’ait pas empêche la dissolution du corps du Christ après la mort est une preuve de l’oikonomia de Dieu et de sa révélation à travers la nature et l’histoire. Bien au contraire, Dieu rassembla de nouveau l’âme et le corps à la résurrection et vainquit ainsi la mort. À la question de savoir pourquoi Dieu n’a pas racheté l’humanité par un simple fiat de sa volonté, Grégoire répond que les malades ne peuvent pas imposer à leur docteur les médicaments pour leur guérison (ch. XVII). En effet, l’économie de Dieu est un régime de guérison et le Christ est notre médecin, comme l’affirme aussi saint Ignace qui souligne avec vigueur qu’il « a pris chair et esprit… de Marie et de Dieu (kai ek Marias ek Theou) » : lorsqu’il dit que le Christ est médecin, il souligne aussi bien le fait que Dieu coopère avec la nature humaine que l’origine humaine du Christ. Il montre aussi que nous connaissons l’oikonomia de Dieu sous la forme d’une technê, d’un art comme la médecine ou la mécanique. La technê épouse les formes de la nature pour la dépasser. Un bras de levier soulève un poids en prenant un point d’appui. Un médecin s’appuie sur sa capacité de guérir un corps pour vaincre la maladie. Pour ce qui est de l’économie divine, À travers la nature, Dieu a surmonté le péché d’Adam. ce que nous n’aurions pas pu atteindre par nous-mêmes
La rédemption et la vie ordinaire
Les arts sont soumis, pour la plupart, à des tâches matérielles à réaliser dans un atelier. Saint Basile dit que l’atelier (ergastêrion) de cette oikonimia de la guérison fut le corps (sôma) de Marie. Saint Irénée exprime crûment ce dont le Christ avait besoin de la Vierge Marie :
« Et s’il n’avait rien pris de Marie, il n’aurait pas dû non plus prendre des aliments de la terre, qui permet au corps de se nourrir de ses récoltes. Il n’aurait pas non plus jeûné pendant quarante jours et eu faim comme Moïse et comme Élie (Mt 4, 2), son corps n’aurait pas non plus cherché son aliment, son disciple Jean n’aurait pas écrit en parlant de lui : « Jésus, fatigué du chemin, s’assit » (Jean 4, 6) ; (…) il n’aurait pas pleuré pour Lazare (Jean 11, 35), il n’aurait pas transpiré des gouttes de sang (Lucas 22, 44) ; il n’aurait pas dit : « Mon âme est triste » (Mt 26, 38), l’eau et le sang ne se seraient pas écoules de son côté (Jean 19, 34). Ce sont tous autant de signes d’une chair issue de la terre qu’il a prise sur lui, afin de sauver ce qu’il avait créé. »
Saint Irénée, dans son exposé, dresse un catalogue des événements d’une vie courante. Il en parle en considérant leur finalité ordonnée à la rédemption. Dans son rapport, Irénée parle de Marie comme de la femme ayant défait le « nœud » (nodus) de la désobéissance d’Ève. L’image du nœud défait signifie que pour atteindre la rédemption, il faut un ordre exigé par la nature et des démarches très spécifiques à faire : « on ne défait pas autrement ce qui est noué, il faut s’appliquer à revenir en arrière, dans le sens inverse, pour défaire les premiers nœuds, puis les deuxièmes, qui défont les premiers à leur tout… Le Christ devait récapituler l’histoire humaine qu’Adam avait commencée afin d’obtenir notre salut, dit saint Irénée, mais Marie devait sceller la désobéissance d’Ève. Aussi pouvons-nous discerner une logique interne à la rédemption : tout a été fait par un médecin surnaturel qui s’est servi des matériaux de la nature afin de réaliser sa tâche. L’humanité de Marie, sa chair (sarx) est indispensable au projet de ce médecin, parce qu’il tient à préserver la nature matérielle et spirituelle de l’être humain comme un tout unitaire.
Somme toute, Dieu a sauvé l’humanité à travers une économie appropriée à la nature matérielle de l’homme. De ce fait, les façons naturelles de se réaliser de la vie humaine sont importantes pour le salut. Grégoire dresse explicitement une liste allant de la naissance de Jésus, de son développement de son enfance à sa maturité, de son manger, de son boire, de sa fatigue et son sommeil, de sa tristesse et de ses larmes aux événements de la Passion. Et ce afin de souligner que le contact de Dieu avec la nature humaine n’a rien d’humiliant. Mais Dieu n’a pas seulement restauré la nature humaine : la seconde personne de la Trinité a parachevé la nature humaine du fait de l’avoir délivrée des passions qui tendent aux vices en assumant des expériences naturelles comprennent le bien total des être humains en tant qu’humains. Ceci veut dire non seulement que les formes ordinaires de la vie sont significatives pour le salut, mais aussi que, que, Dieu les ayant vécues comme un être humain, elles ont été ennoblies et revalorisées en elles-mêmes. C’est un panorama splendide puisque, à partir de l’arrivée du Fils dans l’histoire, toute personne humaine peut disposer de cette nature perfectionnée. Cela veut dire que réaliser toute la série d’actions qu’évoque saint Grégoire — naître, vivre en croyant, percevoir et connaître, créer, atteindre un objectif, éprouver la douleur, aimer, se marier, avoir des enfants, vieillir, attendre la mort — revient à réaliser des actions susceptibles d’être surélevées par Dieu.
C’est dans ce contexte que nous devons évoquer un sujet cher à Grégoire : le grand amour de Dieu pour l’homme, la philanthrôpia, en vertu duquel il a assumé la fragilité et l’humilité propres aux limites humaines. Pour saint Grégoire, les thèmes de l’oikonomia et celui de la philantrôpia sont tous les deux étroitement liés. Le mot grec phileô veut dire ne pas se séparer de quelqu’un ou de quelque chose, aimer quelqu’un ou quelque chose, garder l’être aimé. Utilisé en tant que préfixe du mot grec qui désigne l’être humain (anthrôpos), philo veut dire que Dieu considère l’homme comme un être si aimé qu’il en est venu à assumer sa chair afin de délivrer la nature humaine du péché. L’Incarnation est donc le nouveau régime grâce auquel cet amour miséricordieux pour les hommes demeure à jamais dans le monde. L’un des mots latins qui traduit oikonomia est dispositio, qui veut dire, dans un latin philosophique tardif, la condition sociale ou l’état social acquis. C’est le sens de la traduction oikonomia. Avec les termes oikonomia ou dispositio on fait allusion aussi bien au fait que les trois personnes divines partagent la nature divine, qu’au Fils et au Saint Esprit, considérés en eux-mêmes, qu’à la nouvelle situation en vigueur après l’Incarnation. Il s’agit, en tout état de cause, de conditions stables qui définissent la réalité. En adoptant une métaphore moderne, nous pouvons dire que, pour Grégoire, nous vivrions maintenant dans l’atmosphère de l’amour divin, condescendant et miséricordieux qui a revalorisé la vie humaine. Tout comme l’atmosphère, l’amour rédempteur de Dieu entoure et imprègne les êtres humains. Grégoire décrit l’Incarnation précisément comme étant l’économie philanthropique (oikonomia philanthrôpos).
L’économie philanthropique dans la pensée de saint Josémaria
Dans la théologie de saint Josémaria, oikonomia et philanthropia sont profondément liées.
L’une des caractéristiques les plus notoires de ses homélies vient de la valeur accordée à la vie humaine de par le grand amour que Dieu a manifesté à l’humanité. Escriva de Balaguer se sert d’expressions familières qui montrent cet amour en des termes concrets. Il souligne la merveille « d’un Dieu qui aime avec un cœur d’homme » (QCP, 107). Lorsqu’il décrit « la délicatesse et l’affection » de Jésus qui veille sur ses amis ( alors qu’il leur prépare un repas au bord de la mer), saint Josémaria dit que « chaque geste humain de Jésus est un geste de Dieu » (QCP, 109). Et lorsqu’il évoque ce fait, il poursuit en disant « nous faisons bien plus que de décrire une façon possible de se comporter, nous sommes en train de découvrir Dieu ». De même lorsqu’il répercute ce que dit saint Grégoire, il dit : « Si nous cherchons la profondeur théologique, c'est-à-dire si nous ne nous limitons pas à un classement fonctionnel mais raisonnons avec rigueur, nous ne pourrons pas dire qu'il y ait des réalités — bonnes, nobles, voire indifférentes — exclusivement profanes, dès lors que le Verbe de Dieu a fixé sa demeure parmi les enfants des hommes, dès lors qu'Il a eu faim et soif, qu'Il a travaillé de ses mains, qu'Il a connu l'amitié et l'obéissance, qu'Il a éprouvé la douleur et subi la mort. (QCP, 112).
À deux reprises, Escriva de Balaguer évoque les appels à son âme dont parlait déjà Saint Ignace d’Antioche : « Viens, reviens vers le Père !» et il pense qu’ils étaient une annonce de son martyre. Saint Josémaria, dans ce contexte-là, dit que dans l’amour de Dieu « on retrouve toutes les amours pures que vous avez connues sur terre » (AD, 221). Lorsqu’il commente ainsi Ignace, nous percevons l’économie trinitaire, le rapport entre le Père et le Fils sous l’aspect de l’intimité entre Dieu et ses créatures. Dans l’ordre de la nature, les amours sont nobles parce qu’elles ont été créées par Dieu et rachetées. Elles sont, de plus, des moyens dont Dieu se sert pour nous attirer vers Lui comment un aimant.
Dans La Grande Catéchèse, Grégoire souligne le fait que le Christ est notre prêtre et notre médecin. Le Christ a vécu une vie ordinaire et, de ce fait, nous profitons du salut. Il dit encore cependant que celui qui désire le bien comme le Christ le fit, doit aussi l’imiter (chap. XXXV). Le thème de l’imitation du Christ et du besoin d’être instruits par Lui est encore plus développé chez Saint Clément d’Alexandrie qui met en rapport l’imitation et l’instruction avec la philanthrôpia de Dieu. Dans sa Pædagogia, Clément dit : « C’est du Seigneur, en tant qu’homme et en tant que Dieu, que nous recevons toute sorte de secours et de faveurs. En tant que Dieu il pardonne nos péchés, en tant qu’homme il nous instruit afin que nous ne tombions pas dans le péché. » Dans ce contexte, Clément dit que l’homme est un objet aimable en lui-même : « Cependant, quelqu’un peut-il être digne d’amour pour quelqu’un d’autre sans en être aimé ? L’homme, d’après ce que nous venons de voir, est un être aimable, aussi est-il aimé de Dieu » (I, 3). Clément développe amplement le thème de l’instruction par rapport à notre être de fils de Dieu. Il dit bien qu’être fils de Dieu n’implique pas que notre instruction doive n’être qu’élémentaire ou enfantine. Lorsqu’il parle du Christ, Clément dit :
« Alors, a-t-il été parfait du seul fait d’avoir reçu le baptême, a-t-il été sanctifié du fait de la descente de l’Esprit Saint sur Lui ? Bien évidemment. C’est aussi ce qui s’est passé avec nous. Le Seigneur a été notre modèle : après avoir été baptisés, nous avons été illuminés, nous avons été adoptés comme des fils ; adoptés, nous sommes parachevés ; rendus parfaits, nous avons acquis l’immortalité. Il est écrit : « Je vous ai dit : vous êtes des dieux, et des enfants du Très Haut. » Cette œuvre-là est nommée indistinctement : grâce, illumination, perfection, bain. (I, 6).
Le Christ est notre maître parce que désormais, grâce au baptême, nous sommes en mesure de l’imiter. Dans la profession de foi sur la rédemption que formule Saint Ignace et dont nous avons parlé ci-dessus, il y a une autre sentence relative au baptême. Ignace dit ainsi : « Il naquit et fut baptisé pour purifier l’eau par sa passion. » Le baptême est indispensable pour participer à l’économie de l’amour de Dieu. Comme le dit saint Clément : « Après avoir été baptisés, nous avons été illuminés ; illuminés, nous avons été adoptés comme des fils... » En parlant très précisément de saint Clément, saint Josémaria se sert deux fois de cette formule pour justifier sa propre exhortation à demeurer en une prière continuelle : « Tu as bien compris, n’est-ce pas ? qu’il te fallait être une âme d’oraison, grâce à cette amitié avec Dieu qui te permettra d’être déifié? (QCP, n° 8), demande-t-il pour citer ensuite saint Clément à propos de cette imitation : « Cet homme devient Dieu parce qu’il veut ce que Dieu veut. »
Il cite encore saint Clément pour évoquer ce que j’ai appelé l’atmosphère de la philanthrôpia de Dieu. Clément nous dit que nous devons « louer et honorer le Verbe que nous connaissons en tant que Sauveur et Roi et par lui, le Père, non pas en des jours précis, comme d’aucuns le font, mais constamment tout au long de notre vie et de toutes les façons possibles » (QCP, 116). D’après l’interprétation que saint Josémaria fait de ce passage, la prière continuelle incorpore tout ce que quelqu’un réalise à son imitation personnelle du Christ ou à sa propre connaissance du Christ, de telle sorte qu’il vit constamment en présence de Dieu. En la Fête-Dieu, Escriva parle du fait que le Christ ait établi « une nouvelle alliance » et de dire : « Jésus déroge l’ancienne économie de la Loi et nous révèle que Lui-même sera désormais le contenu de notre prière et de notre vie. (QCP, 152) ». La philanthropie et le thème de l’imitation du Christ deviennent ici indissociables.
La « logique de Dieu » dont parle Escriva de Balaguer, la façon dont les choses ordinaires acquièrent une valeur surnaturelle, découle de la façon dont fut réalisée notre rédemption. Dieu respecte la simplicité de la vie humaine et instaure un régime de miséricorde si supérieur à toute attente qu’il permet à tous les être humains de partager sa vie. La oikonomia, le plan de la rédemption, vient en même temps de la préparation du chemin et de la logique d’une proposition significative. Ce chemin est la route vers le Père à travers le Fils. Et la proposition significative est le sens, ou la cohérence interne, de la rédemption de l’humanité que Dieu réalise à travers notre propre nature.
Vie ordinaire et vie intérieure
En reprenant la citation du début de cette étude, dans laquelle saint Josémaria assure que pour être divinisés il nous faut accepter la quotidienneté de notre vie et sanctifier sa monotonie apparente, notons que le texte se poursuit ainsi : « Ainsi vécut Marie.( QCP, 172) » Saint Josémaria nous dit que « à l’école de l’intimité du Christ », Marie est notre meilleure maîtresse (QCP, l74), puisqu’elle connaît à fond l’économie divine, avec une connaissance qui vient de « sa vision surnaturelle » de l’ordinaire. Il en parle explicitement : « Telle est la mystérieuse économie divine: Notre Dame, en raison de sa participation complète à l'oeuvre de notre salut, devait suivre de près les pas de son Fils. (QCP, 176) » Il évoque la suite des événements de la vie de Marie avec le Christ qui n’est pas très différente de celle dont parle saint Grégoire de Nysse : la pauvreté de Bethléem, la vie quotidienne à Nazareth, la manifestation de la divinité à Cana, la passion et la croix. Dans une autre homélie, saint Josémaria nous propose explicitement de parcourir ce chemin propre à la vie de la Sainte Vierge : « Un des premiers Pères de l’Église écrit que nous devons nous efforcer de conserver à l’esprit et dans notre mémoire un résumé ordonné de la vie de la Mère de Dieu. (AD, n° 279) ». Il nous recommande tout de suite après de faire une récapitulation attentive de la vie de Jésus avec Marie et Joseph (cf. AD, 281).
À ce niveau de notre étude, on devrait déjà plus clairement saisir que l’oikonomia peut être appliquée, par extension, à la liste des événements de toute vie individuelle, à partir du moment où le plan provident de Dieu se réalise à travers des faits ayant un ordre et une cohésion interne propres. De ce fait, c’est de l’oikonomia et de la philanthrôpia, thèmes récurrents chez les Pères Grecs, que découle directement la conclusion de saint Josémaria lorsqu’il assure que c’est Marie qui a compris mieux que personne que la vie ordinaire « intéresse Dieu, car le Christ veut s'incarner dans nos occupations, et animer jusqu'aux plus humbles de nos actions » (QCP, n° 174). La réalité surnaturelle dont parle saint Josémaria est l’économie philanthropique décrite par les Pères, accessible à tout baptisé à travers un projet divin caché dans les détails de la vie personnelle. La vie de Marie montre combien il est important, pour le salut du chrétien, de s’occuper des détails de la vie ordinaire. C’est à ce point-là que la vie de Marie façonne la mentalité laïque.
Cependant, le fait que Marie ait mieux compris que personne la réalité surnaturelle de l’ordinaire ne justifie pas, selon saint Josémaria, que l’on proclame la supériorité de la femme ou qu’on lui assigne un rôle spécialisé dans la vie chrétienne. Par contre, il fait de Marie le modèle de la vie intérieure de tous, hommes et femmes. La profession de foi de saint Ignace est claire à ce sujet : Jésus est né de Marie, elle est, dans la terminologie des Pères, Théotokos, celle qui, en vraie mère, a mis Dieu au monde. Ceci veut dire que tous les détails ordinaires de ses soins maternels se faisaient dans un cadre suréminent : sa parenté avec Dieu et son amour de Dieu. Saint Josémaria dit à propos de l’exemple de la Sainte Vierge que « la vie intérieure n’en est pas une, si elle n’est pas une rencontre personnelle avec Dieu...(QCP, n° 174) » Lorsqu’on rencontre personnellement Marie on retrouve ce qui est propre à la féminité : le sens de l’accueil, la maternité, la nourriture, l’intuition rapide, l’encouragement et finalement, la souffrance devant la destinée de son Fils. Cependant, saint Josémaria souligne que la possibilité d’être divinisée lui est propre d’une façon très originale. Ses références à la vie ordinaire de Marie sont animées par le thème de la philanthropie puisqu’il décrit Marie comme « l’objet des complaisances de Dieu (QCP 172) » et le centre d’amour où convergent les complaisances de la Trinité (QCP, 171) » Il dit aussi que, tout en sachant que l’assomption de Marie au ciel est un « secret divin », nous comprenons, cette vérité de notre foi mieux que d’autres (QCP, 171). Nous la comprenons, en effet, parce qu’elle touche notre propre nature humaine. Cela ne veut pas dire que saint Josémaria considère que l’exemple de Marie soit universel, mais que Marie réalise ce que Dieu fait pour combler la distance entre Lui et tout être humain, elle en est la personnification. L’évocation de cet amour de Dieu pour Marie que fait saint Josémaria souligne que la nature humaine est préservée dans la rédemption. Nous devons noter que cette préservation de la nature humaine est associée à une caractéristique capitale du dessein rédempteur de Dieu : l’égalité des sexes devant Dieu, sans androgynie, c’est-à-dire sans annulation des différences entre homme et femme. Il s’agit d’un aspect important de l’Incarnation que n’aurions été incapables de projeter nous-mêmes. En étant femme et mère, Marie rapproche de Dieu notre nature humaine. C’est la raison pour laquelle, les aspects féminins de sa vie sont toujours aussi importants pour la spiritualité et pour la liturgie.
Arrêtons-nous à considérer plus ponctuellement ce que saint Josémaria tire des Pères de l’Église concernant Marie et la femme dans le schéma de la rédemption. Une comparaison peut nous être utile. Un historien de l’antiquité chrétienne a souligné que, dans les documents et dans la littérature de l’Église primitive, les femmes saintes n’étaient pas considérées comme des archétypes du Christ dans la même mesure que les hommes saints. Le Christ n’était pas « accessible » à travers les femmes, et de ce fait, nous voyons que les femmes ne font pas de miracles, qu’elles ne guérissent pas, qu’elles n’apportent pas la paix, comme le font, en revanche, les hommes saints. Dans l’idée de Marie que se font les Pères de l’Église, à cette période de l’histoire, Marie n’est pas entendue comme corédemptrice. Et cependant elle a une participation absolument essentielle dans la rédemption puisque son assentiment en est la clé de voûte.
En même temps, ce fut à cette époque-là que le rôle de Marie en tant qu’intercesseur intégra la spiritualité chrétienne, rôle tout à fait approprié à celle qui a comblé la distance entre le divin et l’humain. Ceci dit, dans la compréhension qu’Escriva de Balaguer a de Marie, son rôle de corédemptrice et son offrande de la douleur selon le modèle du Christ sont aussi des aspects importants qu’il tire pas des Pères de l’Église. Ce qu’il en tire c’est l’idée que la rédemption s’est matérialisée en elle. En effet, grâce à son libre choix, l’Incarnation fit que l’immatériel devienne réel d’une façon accessible aux hommes.
La conscience qu’ils ont de la réalité de l’Esprit et de leur divinisation, est l’une des caractéristiques les plus notoires de la vie des premiers chrétiens. Elle est aussi un sceau distinctif de la théologie et de la spiritualité de saint Josémaria. Pour sa part, le fait que Marie rende la divinisation possible à tous est toujours actuel. Elle est le guide pour matérialiser la piété et l’exemple de la mentalité laïque, et ce, précisément parce que la divinisation a lieu dans le cadre des événements typiques de n’importe quelle vie. L’économie divine est un élément central de cette façon de voir Marie, parce que le sens des actes de la vie d’une personne vient de la place que sa vie singulière occupe dans le schéma de la rédemption. L’immatériel, —la présence du Christ, ainsi que notre salut —, devient réel à travers la valeur symbolique des actes réalisés. En clair, tout ce que nous faisons entre en ligne de compte, tout fait partie d’une stratégie qui n’est pas la nôtre, mais qui sert à notre propre rédemption. C’est par ce que nous faisons, ce que nous disons, ce que nous pensons que nous plongeons dans l’atmosphère de l’économie philanthropique ou que nous la rejetons.
Marie et la mentalité laïque
À partir de ce qui a été dit de Marie et de l’économie divine, tirons maintenant quelques conséquences pour la mentalité laïque en général et, concrètement, pour la mentalité laïque chez les femmes. La considération de la vie de Marie d’un point de vue de l’oikonomia révèle la raison pour laquelle Marie est un modèle pour la contemplation : elle a rendu effective la possibilité d’atteindre la rédemption à travers les détails courants de sa propre vie. Son exemple contemplatif n’entraîne pas un abandon du monde ou le quiétisme mais, au contraire, une communion avec le Christ dans l’activité quotidienne. La première chose qu’elle nous apprend, nous dit saint Josémaria, c’est la manière d’être contemplatifs dans le monde : « Revoyez dans votre prière ces arguments, partez donc de là pour dire à Jésus que vous l’adorez et vous serez alors contemplatifs au beau milieu de ce monde, dans le bruit de la rue : partout ailleurs. (QCP, n° 174) » L’exemple de Marie en est la formule. Ensuite, saint Josémaria interprète les paroles « elle gardait toutes ces choses et les méditait en son cœur (Lc 2, 51) » comme une attitude de foi (QCP, n° 174). C’est, à l’instar de Marie, que nous comprenons que la contemplation n’est pas quelque chose d’inaccessible, mais une dimension de la réalité, une dimension grâce à laquelle toute personne éprouve l’amour et la sincérité de Dieu.
Marie façonne donc la mentalité laïque de deux manières importantes. D’une part, elle vit une vie ordinaire au milieu du monde qui contribue, en toutes ses petites manifestations, à la réalisation du plan de Dieu, et ce en une conversation constante avec lui. Il s’en suit une conséquence intéressante qui concerne la relation entre la mentalité laïque et le célibat de la femme. Sociologiquement, ce qui motive un célibat, laïque ou religieux, c’est la volonté de garder sa liberté pour la mettre au service du Seigneur et de son peuple. Spirituellement, il s’agit du don total de soi à Dieu de façon directe et sans intermédiaire. Cependant, un trait important du célibat des religieux est que parmi les croyants il est le signe d’un état de perfection, celui que le Christ a instauré sur la terre. Le religieux, la religieuse, sont des signes d’une nouvelle nature humaine, déjà produite par la rédemption, mais qui est en voie d’être atteinte. Dans ce sens, le célibat religieux s’insère dans la communauté chrétienne, certes, mais il est dirigé au service de Dieu. En revanche, pour un laïc, la raison du célibat n’est pas celle de devenir un signe pour les autres. Comme Marie, la femme laïque qui garde sa virginité vit sa vie privée et entame une carrière séculière : il se peut que ses collègues ne se doutent même pas de cet état de vie. Saint Josémaria dit toujours que le laïc choisit son célibat par amour de Dieu et pour s’occuper de son règne.
Ceci peut s’exprimer comme le fit Saint Irénée en parlant de la nouvelle économie : « Une vierge (Marie) devait contrecarrer la désobéissance d’une autre (Ève). Dieu doit réaliser l’œuvre de la rédemption, c’est un fait, et il se sert pour cela de vies individuelles. La vocation au célibat laïque témoigne de ce fait-là.
Dans sa réponse à une journaliste qui lui demandait quel était le rôle de la femme dans la vie de l’Église, saint Josémaria souligne que la rédemption s’effectue à travers les actes ordinaires et dans l’histoire personnelle de chacun. Si cela est remis en question, dit-il, on court le risque de tomber dans une optique cléricale, c’est-à-dire de comprendre l’Église comme une propriété du clergé ou de la Hiérarchie. Il ne dédaigne pas la participation de la femme aux postes de responsabilité, mais il tient surtout à développer très intensément, le concept de l’Église dans le monde. Le laïc doit résister à la cléricalisation, dit-il, et continuer d’être « toujours séculier, un chrétien tout court, quelqu’un qui vit dans le monde et qui partage les soucis de ce monde ». Et de poursuivre :
« Je m'émeus, ô combien !, à la pensée de tant de chrétiens et de tant de chrétiennes qui, sans se l'être explicitement proposé peut-être, vivent avec simplicité leur vie ordinaire, en cherchant à y incarner la Volonté de Dieu ! Leur faire prendre conscience de la magnificence de leur vie ; leur révéler que ce qui leur semble n'avoir pas d'importance, possède une valeur d'éternité ; leur apprendre à écouter plus attentivement la voix de Dieu qui leur parle à travers les événements et les situations, c'est ce dont l'Église d'aujourd'hui a un besoin urgent : parce que Dieu la presse en ce sens. »
Il résume ensuite tout ce que Dieu a fait grâce au fiat de Marie, « qu’il me soit fait selon ta parole » : de ce type de réponse, dit-il, « dépend la fidélité à la vocation personnelle, unique et non transférable ». Cette réponse illustre très bien le fait que l’approche que saint Josémaria a de la réalité de la femme est parfaitement intégrée à l’ensemble de sa pensée. Le rôle de Marie dans l’économie divine est capital pour découvrir l’importance de la vie séculière, puisque aussi bien les femmes que les hommes sont appelés à vivre la vocation laïque. En vérité, l’appel des femmes souligne très particulièrement le sens de la mentalité laïque, de par leur proximité naturelle avec Marie et de par la position stratégique qu’elles ont dans la vie moderne. La réponse que nous considérons illustre aussi l’inversion de la perspective, typique dans les réponses de saint Josémaria aux défis contemporains : en effet, il met tout de suite en rapport la question qui lui est posée avec ce qui est pour lui une question autrement importante et bien plus fondamentale.
On observe encore l’un de ces changements de perspective dans l’idée qu’il a de l’importance des travaux domestiques, des tâches faites généralement par des femmes. D’aucuns ont pu considérer que cette emphase donnée au tâches ménagères ne dépassait pas le rôle traditionnel attribué à la femme au foyer et aux fourneaux. Cette critique n’a plus de bien-fondé si l’on constate qu’il insiste toujours pour que dans l’Opus Dei, les hommes et les femmes reçoivent la même formation et la même éducation, qu’il est soucieux de ce que les femmes deviennent des docteurs en théologie et qu’il tient à ce que chaque personne choisisse sa voie en toute liberté. Il dit explicitement tout d’abord, que l’on ne doit pas opposer la vie familiale à la vie sociale et il ajoute ensuite qu’il n’y a aucune raison qui pousse à écarter les femmes de « tous les métiers et emplois nobles de la société ». Mais le rôle de Marie dans l’économie divine et, par conséquent, son exemple de mentalité laïque, montrent pourquoi le travail au foyer est si important. C’est le travail que Marie a fait afin de préparer la venue et le ministère du Christ. Dans ce travail domestique, l’ordre, l’entretien de la maison, le ménage, la préparation des repas, au service du plus faible, du malade, du déprimé, sont mis au service du prochain, du Christ, d’une façon immédiate et vitale. En créant des écoles pour professionnaliser ce travail l’on rend hommage à son honnêteté naturelle et à sa grande valeur dans l’ordre de la grâce. Qui plus est, cette professionnalisation montre l’importance de l’ordre dans la sanctification des activités du foyer. L’ordre n’est point ici l’efficacité propre au monde des affaires, mais la sérénité, la confiance et l’amour attentif. Il signifie oikonomia parce qu’il est le climat et la condition sine qua non pour que les personnes puissent grandir en accord avec le plan de la rédemption. Ceux qui mettent en question le dévouement au travail du foyer dévoilent leurs propres préjugés que saint Josémaria ne partage pas : « N’oublions pas qu’on a voulu présenter ces tâches comme des travaux humiliants. Ce qui est faux. »
Seules les conditions où elles ont été souvent réalisées ont pu être réellement humiliantes. De ce fait, il faut professionnaliser aussi ce travail ménager en réglementant les obligations de ceux qui s’en bénéficient. Voilà encore un exemple où la réponse d’Escriva de Balaguer à une question replace le problème dans son contexte fondamental.
La femme dans l’économie divine
Nous avons vu comment la pensée de saint Josémaria sur la matérialisation de la rédemption chez Marie fonde sa vision de la femme. Je vais résumer maintenant, très brièvement, comment le fait que Marie soit une femme, que la femme soit femme, est important pour l’économie divine. Les Pères de l’Église nous apprennent que l’humanité de Maire, y compris son corps, est indispensable pour le dessein du médecin divin, puisque Dieu voulut sanctifier et racheter la vie humaine de l’intérieur de la nature. Si nous considérons la façon dont Dieu a voulu racheter l’humanité, nous notons que la vie courante a un sens dans le dessein salvifique. Cela fut tout d’abord vrai pour Marie et ce l’est toujours pour chaque femme en particulier. Dieu eut besoin de Marie non seulement pour la naissance du Christ mais pour qu’elle collabore aussi à son œuvre rédemptrice, grâce à laquelle la nature humaine fut améliorée. À l’instar de Marie, la tâche de la femme consiste à réduire la distance entre la divinité et l’humanité, à promouvoir l’intimité entre Dieu et les créatures. L’orientation de la femme vers les personnes individuelles et son souci du détail sont des caractéristiques naturelles. Or dans l’économie divine, le souci de l’ordinaire ne revient pas simplement à se noyer dans un flot de petitesses éphémères. En percevant le rôle de Marie dans l’économie divine, nous voyons que la femme rend un sens à la vie individuelle. Elle la connecte au plan divin, faisant ainsi que l’histoire personnelle ou collective, se remplisse de sens.
La femme n’élève pas l’individu vers Dieu de par sa propre initiative. Sa tâche de promotion de l’intimité avec Dieu est possible de par son rôle dans l’économie de l’Incarnation. L’Incarnation est la raison ultime de sa féminité, le contexte qui rassemble toutes ses actions. On peut encore parler d’un autre aspect dans ce contexte de l’Incarnation : afin de réaliser la rédemption, Dieu a dû faire confiance à un être humain libre, Marie. Elle est donc emblématique pour la liberté humaine. Il est difficile de concevoir une période historique où la femme ait partagé la liberté de Marie à un degré plus élevé qu’aujourd’hui. Il est évident que l’usage que la femme fait aujourd’hui de sa liberté personnelle dans tous les domaines de la vie où Marie a excellé est d’une très grande importance. Pensons au domaine de l’éthique sexuelle et de la reproduction, au soin quotidien prodigué aux enfants, à la conservation de la culture humaine. Il s’agit d’affaires confiées par Dieu à la femme et dont elle est spécialement responsable.
Saint Josémaria disait que la fête de la Maternité de la Très Sainte Vierge était sa fête mariale préférée. Dans l’homélie qu’il prononça un jour, en cette fête, il parle de la raison de l’Incarnation, sujet de cette étude. Il y dit que Dieu pouvait avoir choisi beaucoup d’autres moyens pour nous racheter, mais qu’il choisit celui qui rend notre salut et notre glorification incontournables. De cette façon il montre combien l’Incarnation nous élève. Puis il cite saint Basile, qui fait un parallèle entre Adam et le Christ et entre le rôle de la Vierge touchant à la chair du Christ (AD, n°276). Ce dernier exemple est l’un des sujets centraux de cette étude : il y a un lien spécifique et précis entre la pensée de saint Josémaria et celle des Pères de l’Église. Il s’agit d’un lien que saint Josémaria fait explicitement et avec une sensibilité chrétienne ineffable. La recherche sur l’oikonomia a montré que les Pères de l’Église pensaient que le salut trouve son sens dans des termes humains. Ce raisonnement des Pères est une source pour la compréhension vitale de la matérialisation de la piété chez saint Josémaria. Le fondement théologique de sa spiritualité laïque est, en partie, cette compréhension de Marie tirée des Pères.
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