Opus Dei. Bulletin RomanaBulletin de la Prelature de la Sainte Croix et Opus Dei

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38 • Janvier - Juin 2004 • Page 112
 
 
 
 •  Étude
 

Éthique professionnelle et sanctification du travail

Carlos Llano Cifuentes. Institut Panaméricain de Haute Direction de l’Entreprise (IPADE) Université Panamércaine (Mexico).

Avec cette étude, nous allons analyser comment le message de la sanctification du travail, répandu parmi les personnes de toutes les conditions sociales par saint Josémaria Escriva, fondateur de l’Opus Dei enrichit et féconde les questions les plus importantes de l’éthique professionnelle, telles qu’elles se posent à la mentalité contemporaine .

Saint Josémaria a résumé très brièvement ce message : « Ceux qui tiennent à vivre leur foi à la perfection et à pratiquer l’apostolat selon l’esprit de l’Opus Dei, doivent se sanctifier avec leur profession, sanctifier leur profession et sanctifier les autres avec leur profession. »

1. Sanctifier le travail professionnel

Le travail est la matière que tout chrétien courant, le chrétien tout court, doit sanctifier en première instance permanente. Le fondateur de l’Opus Dei parle du travail ordinaire, mais il précise d’habitude que ce travail est professionnel .

À proprement parler, les devoirs ordinaires du chrétien ne sont certes pas réduits à ce qu’on a l’habitude d’appeler ‘travail professionnel’. Le travail est un élément essentiel de la constitution de la société civile, mais cette dernière « n’est pas réduite à la dimension professionnelle car elle la transcende, et ne peut se passer du travail au sens strict du terme » […] « Nous pensons au travail d’une mère de famille qui prend en charge, à temps complet, son travail au foyer et l’éducation de ses enfants. »

Cependant, « pour être exercées en plénitude, toutes ces tâches demandent l’existence ou la recherche d’un travail professionnel, autour duquel tout pivote ». Ceci dit, nous comprenons que, bien que « la diminution du nombre d’heures de travail prise dans son ensemble se poursuive dans le futur comme c’est le cas depuis les origines de la révolution industrielle à nos jours, le message de l’Opus Dei subsistera toujours de façon permanente et actuelle ». L’idée de saint Josémaria sur le travail « nous situe face à un concept anthropologique primaire, avec un sens philosophique permanent ».

L’adjectif professionnel s’est imposé tout au long du siècle dernier. Dans l’Encyclique Mater et Magistra (partie II), Jean XXIII décrit la professionnalisation des tâches humaines comme un phénomène grâce auquel on compte davantage sur les ressources et les droits issus du travail que sur les dérivés du capital. Aussi peut-on dire que si la société du 19ème siècle était centrée sur le propriétaire et sur le prolétaire, au 20ème siècle elle s’est centrée sur le professionnel. Dans ce sens, Donati observe que « le travail qui émerge dans l’espace social actuel est fait d’une réalité virtuelle, ou pour mieux dire, selon l’expression de G.Hernes, il est une « virtualité réelle ». Il s’agit de voir le travail comme une possibilité réelle de relations inédites dans le domaine de la production, de la distribution et de l’utilisation des biens et des services, parmi lesquelles, et vu son caractère relationnel, il devient une activité génératrice et non chosifiée (il est une réalité génétique et non seulement fonctionnelle) ». Ce caractère générateur de rapports personnels dans le travail, permet la sanctification de tâches qui deviennent ainsi de plus en plus humaines à proprement parler : ce sont les personnes et leurs relations entre elles qui sont la seule chose structurellement sanctifiable.

Le travail professionnel peut être compris, de façon générique, comme une activité à caractère public, ou, du moins, connue de tous, qui implique un apport positif à la société et qui est généralement la source principale de revenus de celui qui la pratique. Le noyau de la définition de l’activité appelée professionnelle dont on parle ici peut être synthétiquement complété par les ajouts suivants, intéressant spécialement les fins de notre analyse : ce doit être une activité soumise à certains principes scientifiques, à des règles ou à des disciplines d’opération, en accord avec lesquels elle doit être exercée (et que nous pourrions appeler codex scientifique technique) ; assujettie à des règles universellement admises qui orientent la moralité de son exercice (ce que nous appelons codex éthique) ; et associée en corporations, collèges ou institutions qui garantissent l’appartenance à la profession et qui veillent sur l’accomplissement de ces règles scientifiques, techniques et morales .

Pour sa part, Nicolas Grimaldi a le souci, fort raisonnable, de ne pas mélanger travail et emploi, puisque « de nombreuses tâches sont réalisées indépendamment de tout emploi, de même qu’il y a beaucoup d’emplois ne correspondant à aucun travail réel… qui demandent réellement une présence, mais n’entraînent aucun changement, ni ne supposent une compétence ou un effort ».

Au fil des ans, on a appliqué le terme de profession aux pratiques qui demandent un facteur intellectuel de préférence, et de métier à celles qui demandent un plus grand investissement d’actions manuelles. Pour Grimaldi « solidaire de ‘tout un système de connaissances’, chaque métier ouvre les portes d’un monde où tout est étroitement lié, où la plus petite partie exprime le tout et où le tout se réalise dans chaque partie. Avoir un métier est ainsi être l’homme d’un métier. Être l’homme d’un métier c’est appartenir à un monde ordonné, intelligible, prévisible, rationnel… Dès qu’il s’agit d’un métier, tout est juste ; on n’a rien qui ne soit fait, et l’on ne fait rien que d’après des connaissances : savoir et savoir faire ».

Il est dans la nature du codex déontologique de tout métier ou profession d’avoir l’obligation de réaliser une œuvre bien faite, qui devient ainsi un impératif éthique de base, sans lequel il serait difficile, voire impossible, d’accomplir les autres obligations morales tournant autour de cette activité. Cet impératif éthique de base de l’œuvre bien faite devient, pour la personne qui aspire à sanctifier son travail, un idéal de perfection, étant donné que sanctifier quelque chose signifie, tout d’abord, la convertir en une offrande à Dieu. « Nous ne pouvons pas offrir au Seigneur quelque chose qui, dans les limites de notre pauvre humanité, ne serait pas parfait, sans tache, soigneusement accompli, même dans les détails les plus infimes : Dieu n’accepte pas ce qui est bâclé. » « Parmi les nombreuses louanges adressées à Jésus par ceux qui contemplent sa vie, il y en a une qui les comprend toutes, d’une certaine manière. Je parle de l’exclamation, teintée d’étonnement et d’enthousiasme, que la foule répétait après avoir été éblouie par ses miracles : bene omnia fecit (Mc 7, 37), il a tout admirablement bien fait : les grands prodiges et les choses menues, quotidiennes, qui n’éblouissent personne, mais que le Christ a réalisées avec la plénitude de celui qui est perfectus Deus, perfectus homo. » Le service rendu à Dieu est ainsi intimement lié à la tâche que nous devons réaliser, de sorte que ce service n’aurait pas lieu si « nous ne partagions pas avec les autres l’attachement et le dévouement à l’accomplissement de nos engagements professionnels ; si l’on pouvait dire de nous que nous sommes fainéants, insouciants, frivoles, désordonnés, paresseux, inutiles... »


En dernière analyse, ce que nous avons décrit comme un impératif de l’œuvre bien faite est, pour Josémaria Escriva, d’origine divine « car le travail est un commandement de Dieu ». « Au bout de deux mille ans, nous avons rappelé à l’humanité entière que l’homme a été créé pour travailler ; ‘homo nascitur ad laborem, et avis ad volatum’ (Jb 5, 7), l’homme est né pour travailler et l’oiseau pour voler. »

Cet impératif est intimement lié au respect de l’autonomie des réalités temporelles, qui est une règle décisive de la déontologie professionnelle, le fondement sain du pluralisme dans le domaine que Dieu a laissé à la libre discussion des hommes. Quelqu’un qui s’attache à sanctifier son travail, ne va pas trouver de conflit entre ce que nous avons appelé codex scientifique et technique, et le codex éthique qui règle chaque profession. Qui plus est, un aspect de l’action de sanctifier le travail est précisément d’arriver à ce que, dans les activités professionnelles, la technique et l’éthique soient compatibles.

Il y a, dans toute communauté professionnelle, et souvent de façon implicite, des impératifs et des interdictions, non seulement dans le domaine technique, mais aussi dans le domaine éthique. Étant donné l’affaissement éthique que beaucoup de pratiques professionnelles connaissent de nos jours, il faut de plus en plus expliciter ouvertement ces règles morales de base, comme une condition sine qua non pour qu’une activité déterminée puisse se dire professionnelle. Aussi est-il clair que des comportements immoraux tel le mensonge, la falsification des faits probants d’une hypothèse, la présentation des idées d’autrui comme étant personnelles, ne peuvent pas faire partie des exigences de la profession. Ils ne sont pas « professionnels ». Qui plus est, s’ils étaient admis, l’activité serait, pour ainsi dire, déprofessionnalisée.

Qui cherche à sanctifier son travail doit considérer comme une tâche indispensable le fait de garder et de renforcer cette cohérence intégrale entre la profession et la morale. Le travail, outre qu’il est le chemin pour se procurer sa propre subsistance et celle de sa famille, est aussi, pour Escriva de Balaguer, « une occasion de réaliser sa personnalité ». Jean-Paul II accorde à cette qualité du travail une grande importance, présente tout au long de son encyclique Laborem exercens : « Le travail est un bien de l’homme — il est un bien de son humanité — car, par le travail, non seulement l’homme transforme la nature en l’adaptant à ses propres besoins, mais encore il se réalise lui-même comme homme et même, en un certain sens, « il devient plus homme. »


Par ailleurs, l’autonomie propre à chaque profession, dont nous avons parlé, est l’une des raisons pour lesquelles le fait d’être chrétien n’implique pas de se grouper avec d’autres chrétiens dans les affaires temporelles discutables. Les chrétiens doivent s’efforcer de vivre leur foi, en respectant et en essayant de comprendre les points de vue et les options de leurs collègues. Dans ce domaine, les enseignements du fondateur de l’Opus Dei sont chargés de sens : « Évitez cet abus qui semble exaspéré de nos jours […] et qui révèle la volonté contraire à la liberté légitime des hommes, qui s’efforce d’obliger tout le monde à ne faire qu’un seul groupe dans l’ordre du discutable, à instaurer des doctrines temporelles en guise de dogme… »


1.1. Achèvement de la tâche

La valeur éthique du travail professionnel bien fait est indiscutable . Mais on a le droit de se demander : dans ce contexte qu’est-ce qu’un travail bien fait ? Par rapport à quels critères peut-on apprécier la bonté « professionnelle » dans la réalisation d’un travail ?

L’appréciation des autres n’est pas suffisante même s’il est imprudent de la négliger . Tout d’abord, pour que le travail puisse mériter le qualificatif de bien fait, il faut qu’il soit achevé ; les choses ne sauraient être faites à moitié. Aussi le fondateur de l’Opus Dei affirme : « Tu m’as demandé ce que tu peux offrir au Seigneur. — Je n’ai pas besoin de réfléchir à ma réponse : les mêmes choses que d’habitude, mais mieux achevées, avec une ultime finition d’amour. »


Peter Drucker est sans doute le chercheur le plus connu dans le domaine des organisations sociales. Pour lui, les entreprises doivent faire bien les choses (do well) pour pouvoir faire le bien (do good) . Ce jeu de mots plaisant ressemble à celui que saint Josémaria Escriva avait fait auparavant, avec des mots castillans : pour servir, servir. Pour prêter un service, pour combler les autres, il faut savoir servir : savoir faire les choses, être utiles. « Et voici, pour votre travail, la devise que je vous proposerais « pour servir, servir. En effet, pour faire les choses, il faut d'abord savoir les achever. Je ne crois pas en la droiture d'intention de quelqu’un qui ne s'efforce pas d'acquérir la compétence nécessaire pour bien accomplir les tâches qui lui ont été confiées. Il ne suffit pas de vouloir faire le bien, il faut d'abord savoir le faire. »


Alors que la sainteté demande l’exercice héroïque des vertus, « l’héroïsme au travail tient à « parfaire » chaque tâche ». Nombreux sont les textes où saint Josémaria met en italique, entre guillemets, ponctue de points d’exclamation cette volonté de parfaire toute tâche. Cette emphase est explicable compte tenu de l’idée chrétienne de sainteté qui demande une « plénitude de la charité ». Cette plénitude est nécessairement en rapport avec l’accomplissement parfait et achevé des devoirs professionnels personnels. C’est sans doute ici que l’on peut apprécier le plus nettement les conséquences dans le domaine de l’éthique professionnelle, lorsque celui qui exerce un travail mise non pas sur l’accomplissement minimaliste de certaines règles d’éthique, mais sur la plénitude de la vie chrétienne dans tous les domaines de l’action .


Par ailleurs, il s’en suit clairement que parfaire ou achever la tâche doit être considéré comme la réussite de sa fin, comprise comme sommet, et non pas comme limite. Le contexte permet de comprendre que l’on parle de la fin comme consommation (plénitude) et non pas de la fin en tant que simple épuisement ou achèvement .


En effet, bien que le travail soit matière à sanctification, la sanctification du travail est une fin pour le chrétien et cette fin est cherchée de façon illimitée ou infinie, jusqu’à sa plénitude : la fin n’admet pas la médiocrité qui serait, quant à elle, plus appropriée aux moyens .


1.2. Le soin des détails


Pour le travail, ce sens de l’achèvement en tant que perfection est l’équivalent de l’appel universel à la sainteté en général (« Soyez parfaits comme mon Père du ciel est parfait. »). Il est en rapport avec une autre idée de base dans le message de saint Josémaria : le soin des petites choses, des détails. En parlant de son travail apostolique avec de nombreuses personnes au début de l’Opus Dei, il dit : « J’aimais monter à l’une des tours et leur faire contempler de près l’arête du toit, véritable dentelle de pierre, fruit d’un labeur patient, coûteux. Au cours de ces conversations, je leur faisais remarquer que, d’en bas, l’on ne voyait pas cette merveille ; et, pour mieux matérialiser ce que je leur avais si souvent expliqué, je faisais ce commentaire : voilà le travail de Dieu, l’œuvre de Dieu ! achever son travail personnel à la perfection, avec la beauté et la splendeur de ces délicates dentelles de pierre. »


Dans notre langage, achever une tâche veut dire la parfaire dans les détails. L’enseignement de Josémaria Escriva est suggéré dans l’expression qui parle par exemple, des finitions d’un bâtiment, ou d’une voiture, au point que de nos jours on apprécie les choses matérielles justement au niveau de leurs finitions.


1.3 Travail ordinaire


D’un autre point de vue, le besoin de veiller aux détails s’adapte totalement au destinataire du message : au chrétien courant qui est appelé à sanctifier son travail ordinaire. La sainteté ne s’identifie pas aux actes extraordinaires mais à une vie où, aux dires répétés du fondateur de l’Opus Dei, les choses ordinaires sont extraordinairement bien faites. « C’est justement notre mission que de transformer la prose de cette vie en alexandrins, en un poème héroïque. »

Pour saint Josémaria, la vision surnaturelle ajoute au travail une autre qualité très nécessaire à la spontanéité créatrice, qui dépasse la routine, et à la perfection dans ce qui est menu : la joie, qui imprime au travail lui-même, une façon radicalement différente d’être fait. « À l’instar de l’Évangile, Escriva de Balaguer, a continuellement dit : le Christ ne veut pas de nous un peu de bonté seulement, mais toute la bonté. Il veut, cependant, que nous l’atteignions non pas au moyen d’actions extraordinaires, mais plutôt avec des actes communs. Ce qui ne doit pas être commun c’est la façon de les réaliser. Là, ‘nel bel mezzo della strada’, au bureau, à l’usine, on devient saint, à condition de faire son travail avec compétence, par amour de Dieu et avec joie, de sorte que le travail quotidien devienne non pas la « tragédie quotidienne », mais « le sourire quotidien ». Finalement, cette exigence éthique de l’œuvre bien faite comporte nécessairement l’obligation, éthique aussi, de la formation continue, de plus en plus nécessaire aujourd’hui à cause des progrès accélérés de la science et de la technique.


1.4 Devoirs de justice inhérents au métier lui-même

L’impératif éthique de l’œuvre bien faite est directement en rapport avec les devoirs de justice. Se plier « à l’accomplissement exact des obligations » n’est pas un perfectionnisme banal aux simples conséquences individualistes. Il s’agit du meilleur moyen à la portée du chrétien pour apporter à la société ce dont il lui est redevable, en y laissant sa trace positive et en l’ordonnant en accord avec ses fins chrétiennes. « Les chrétiens — tout en conservant leur liberté d'étudier et de mettre en oeuvre différentes solutions, en fonction d'un pluralisme légitime —, doivent avoir en commun ce même désir de servir l'humanité. » Mais il ne s’agit pas seulement d’un service à caractère humain puisqu’il implique de s’efforcer à ce que les institutions et les structures temporelles « soient conformes aux principes qui régissent une conception chrétienne de la vie ».


Saint Josémaria Escriva, de par une volonté divine, a fondé l’Opus Dei, chemin de sanctification dans le travail professionnel et dans l’accomplissement des devoirs ordinaires du chrétien, dont les fidèles s’appliquent à vivre le message au milieu des activités du monde. Chacun y travaille et y évolue « de son plein droit de citoyen », et devient ainsi une influence bénéfique dans la véritable christianisation des structures temporelles du dedans, à la source même de leur origine. Il s’agit, en chaque cas, d’un enseignement de la déontologie professionnelle transmise grâce à l’exemplarité de l’exercice personnel de la profession, ou de la « sanctification du monde comme du dedans, à la manière d’un ferment ». Bien avant le concile Vatican II, Josémaria Escriva enseignait qu’être plongé dans le monde et plongé en Dieu étaient deux choses compatibles , qui plus est, la seule façon de contribuer à la sanctification du monde du dedans »


Cette façon de promouvoir la christianisation du monde comporte « le souci de perfectionner cette terre » et « de mieux ordonner la société humaine », tout en contribuant à « son progrès temporel » ; un ordre qui « touche en grande mesure le royaume de Dieu », d’après ce que dit la Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps .


Toujours d’après Gaudium et Spes, cette orientation de la société humaine vers Dieu est réalisée grâce au travail : « Pour les croyants, une chose est certaine : considérée en elle-même, l’activité humaine, individuelle et collective, ce gigantesque effort par lequel les hommes, tout au long des siècles, s’acharnent à améliorer leurs conditions de vie, correspond au dessein de Dieu. »


Le désir de sainteté, comme plénitude des devoirs moraux dans le travail réalisé par amour de dieu, est un ingrédient de base dans la réussite d’un idéal si élevé, car, pour surmonter « une telle misère humaine, les chrétiens confessent que toutes les activités humaines […] ont besoin d’être amenées à leur perfection ».


2. Se sanctifier dans le travail professionnel


La profession (le métier) de chacun est la matière qui doit être sanctifiée, mais avec cela et simultanément, elle est le moyen par lequel, celui qui l’exerce, atteint sa propre sanctification. Le travail professionnel bien fait collabore déjà positivement, à lui seul, à la croissance et au progrès de la vie spirituelle de beaucoup de manières. Tout d’abord, le travail est en quelque sorte une voie incontournable pour le développement des capacités naturelles personnelles, qui sont le fondement et la base des surnaturelles.

Pour le fondateur de l’Opus Dei, le travail est, à n’en pas douter, « l’occasion de développer notre propre personnalité », « une authentique mise à profit de toutes nos facultés », « le témoignage de la dignité de la créature humaine ». Cette simultanéité de la perfection chez celui qui fait les choses alors que les choses qu’il fait se perfectionnent aussi, a été commentée par Jean-Paul II qui, dans son encyclique Laborem exercens, parle en termes de travail objectif et de travail subjectif, mis en parallèle dans la nécessité de sanctifier le travail en même temps que l’homme s’y sanctifie aussi.

On dirait que la première contribution basique du chrétien à la société est de christianiser le monde au moyen de son propre travail. Elle est, en même temps, la plus noble de ses missions : « Le travail apparaît comme une participation à l'œuvre créatrice de Dieu. » En créant l’homme et en le bénissant, il lui confia la maîtrise de la terre et de ce qui y existe, selon le livre de la Genèse . Par la suite, Jean-Paul II rappellera ce point fondamental de la vie chrétienne par rapport au travail : « En devenant toujours plus maître de la terre grâce à son travail et en affermissant, par le travail également, sa domination sur le monde visible, l’homme reste, dans chaque cas et à chaque phase de ce processus, dans la ligne du plan originel du Créateur… »

2.1 Âme sacerdotale

Le travail est le cadre privilégié pour que le chrétien déploie les vertus surnaturelles : pour « vivre avec perfection sa foi », pour demeurer « en une simple contemplation filiale, en un dialogue constant avec Dieu », pour faire que les activités ordinaires de la vie soient « une rencontre avec le Seigneur », « une occasion continuelle de trouver Dieu, de le louer et de le glorifier par l’œuvre de notre intelligence ou de nos mains ».

Saint Josémaria met en relation étroite le travail comme moyen de sanctification et l’âme sacerdotale que tout chrétien doit avoir, en raison de son baptême, qui lui confère le sacerdoce commun de tous les fidèles : « En agissant, ainsi, face à Dieu, pour des raisons d’amour et de service, avec une âme sacerdotale, toute l’action de l’homme recouvre un sens surnaturel originel qui fait que notre vie soit rattachée à la source de toutes les grâces », jusqu’à ce que nous parvenions à « être des âmes contemplatives au milieu du monde ». Le travail devient ainsi l’holocauste que Dieu nous demande. Aussi ne saurait-il pas être fait dans la médiocrité qui détonnerait avec le vécu pratique de « l’âme sacerdotale ».

Cette dimension du sacerdoce commun des fidèles est unie, sans pour autant se confondre avec le sacerdoce ministériel, à la participation du Sacrifice de la Messe, où les éléments naturels cultivés par l’homme (le pain et le vin) deviennent le Corps et le Sang du Christ . Josémaria pensait que la table de travail d’un chrétien pourrait être considérée comme un autel d’offrandes à Dieu. En effet, si chaque chrétien « est le prêtre de sa propre existence » et si le travail est l’expression primordiale de la dignité humaine et la manifestation originelle de sa vie, l’offrande du travail à Dieu entraîne tout l’homme dans son sillage.

2.2. Synthèse de la finis operis et de la finis operantis

La considération du travail comme matière à sanctifier et comme cadre d’où est issue et où se développe la sanctification personnelle, est, à nos yeux, l’un des apports les plus importants du fondateur de l’Opus Dei.

Dans les tâches humaines « la fin de l’œuvre est parfois différente de la fin de celui qui la réalise ». Parmi les considérations éthiques du travail humain on peut trouver des thèses qui identifient ou superposent les deux fins, de sorte que celui qui réalise un travail ne devrait avoir d’autre fin que l’institutionnelle ou objective du travail lui-même. C’est ce que prétendent certaines interprétations socialistes du travail de l’homme. On trouve aussi des points de vue selon lesquels il y aurait un total divorce entre les fins subjectives de l’agent et les fins objectives de l’œuvre. C’est le cas des interprétations venant des paléolibéralismes : la fin égoïste de l’individu pourrait être un motif sans plus pour réaliser une bonne œuvre, c’est-à-dire socialement utile ( à cette considération qui sépare les deux fins peuvent être assimilées, dans un sens contraire, les considérations spiritualistes du travail de l’homme).

Saint Josémaria Escriva note le danger d’une double vie : nous ne pouvons pas être schizophrènes si nous voulons être chrétiens, car « ce Dieu invisible, nous le trouvons dans les choses les plus visibles et les plus matérielles ». Le travail objectif — visible et matériel — ne peut pas être en marge de la vie du chrétien, parce qu’ « il apparaît comme une participation à l’œuvre créatrice de Dieu », qu’il a été « assumé par le Christ comme une réalité rachetée et rédemptrice » et que, de ce fait, « il devient un moyen et un chemin de sainteté, une tâche sanctifiable et sanctificatrice concrète ».

Mais la condition de bonté morale de l’œuvre faite qui, nous l’avons dit, doit être réalisée dans la plus grande perfection humaine possible, est assurée, soulignée et accrue par l’intention surnaturelle de celui qui la réalise . L’intention a toujours été importante dans l’éthique chrétienne pour atteindre la droiture morale de nos actes, qui sont bons lorsqu’ils le sont, ex toto genere suo, sous tous rapports. Chez Josémaria Escriva, l’intention s’entrelace de telle sorte avec l’objectivité de l’œuvre même qu’elle devient une motivation forte et efficace pour bien la réaliser avec des paramètres intra mondains, et pour la sanctifier avec des perspectives surnaturelles : la seconde demande la première. D’après ce qui a été dit, une œuvre mal faite ne pas être offerte en holocauste à Dieu. Dès maintenant, il faut ajouter que l’intention de l’offrir à Dieu est la motivation fondamentale avec laquelle le chrétien compte pour faire du bon travail .

La droite finis operantis, l’intention droite, n’est plus seulement réduite à des buts purement humains : « nourrir notre égoïsme », « assurer notre tranquillité » ou à chercher le qu’en-dira-t-on, puisque « C’est tout d’abord le qu’en dira Dieu qui doit te tenir à cœur ; après — bien après, et parfois jamais — tu devras peser ce que peuvent en penser les autres. » En accord avec ce point de vue, Antonio Aranda, dans une perspective théologique, affirme : « Le travail sanctifié (dans sa double dimension, objective et subjective, d’œuvre faite et d’action intentionnée à la faire, toutes les deux en Christ) a un sens propre : il signifie quelque chose en lui-même et par lui-même, il est quelque chose d’essentiel et non seulement d’accidentel ou d’instrumental au niveau de l’économie du salut, c’est-à-dire, dans le mystère du Christ… Le travail sanctifié (dans sa dimension objective et subjective) est le moment interne essentiel de ce dynamisme de sanctification et non seulement le cadre ou l’instrument externe ou accidentel pour le réaliser.

De plus, la droiture d’intention nous permet de rester vigilants pour que les succès ou les échecs professionnels ne nous fassent pas oublier « ne serait-ce que momentanément », quelle est la vraie fin de notre travail : « la gloire de Dieu ! » Tout compte fait, le désir de sainteté au travail nous pousse même, à être détachés, si le royaume de Dieu le demande, de buts pouvant être en eux-mêmes bons et légitimes : « Être chrétien c'est agir sans penser aux petits objectifs de prestige ou d'ambition, ni aux finalités qui peuvent paraître plus nobles, comme la philanthropie ou la compassion devant les malheurs d'autrui: c'est réfléchir jusqu'au terme ultime et radical de l'amour que Jésus-Christ nous a manifesté en mourant pour nous. » Et cela est ainsi parce que « être chrétien n'est pas quelque chose d'accidentel, c'est une réalité divine qui s'insère au plus profond de notre vie, en nous donnant une vision claire et une volonté résolue d'agir comme Dieu le veut ».

Cette droiture d’intention dans un effort ascétique continuel, tel qu’il est fourni dans une vie ciblant la sainteté, est pressante de nos jours. Pour bien comprendre comment cette finalité-- motif et intention absolument surnaturels - nous pousse à remplir en plénitude les exigences naturelles,voire matérielles, de tout travail humain, on ne doit pas perdre de vue que cette réalité divine qu’est la vocation chrétienne à la sainteté est insérée au cœur de notre vie. C’est la raison pour laquelle Saint Josémaria Escriva peut dire avec fermeté que « le chrétien n’est pas un apatride. Il est un citoyen de la cité des hommes, avec l’âme pleine du désir de Dieu »


3. Sanctifier les autres avec la profession

Le travail est matière et cadre, mais il devient aussi un instrument d’apostolat : Cela découle en même temps de l’exigence éthique concernant toute profession et tout métier, et de l’âme sacerdotale. C’est un fruit important du sacerdoce commun des fidèles.

« Le Seigneur veut que les siens soient présents à tous les carrefours de la terre. Il en appelle certains au désert afin que, se désintéressant des péripéties de la société des hommes, ils témoignent aux autres que Dieu existe. A d'autres, Il confie le ministère sacerdotal. Mais Il veut que le plus grand nombre des siens reste au milieu du monde, dans les occupations terrestres. Par conséquent, ces chrétiens-là doivent porter le Christ à tous les milieux où s'accomplissent les tâches humaines: à l'usine, au laboratoire, aux champs, à l'atelier de l'artisan, aux rues de la grande ville et sur les sentiers des montagnes. »

Le travail est donc une exigence éthique. Cette idée est, oserions-nous avancer, le fil conducteur sous-jacent des encycliques des papes concernant la question sociale : Rerum novarum, Populorum progressio, Centesimus annus et Laborem exercens, pour ce qui nous concerne. Le souci pour les conditions de l’homme plongé dans des engrenages de plus en plus complexes, dans des activités industrielles et de production, est évident dans toutes ces encycliques.

3.1 Réalisation de l’homme par le travail

Au travail on doit éviter que les choses prennent le dessus sur les personnes, le travail objectif ne doit pas l’emporter sur le travail subjectif, et pour employer les termes dont se sert Jean-Paul II : on doit trouver la façon de faire en sorte que l’homme se réalise lui-même et perfectionne les autres lorsqu’il s’occupe d’élaborer des produits ou de prêter des services. Cette réalisation de l’homme, perçu dans sa totalité, est, sans aucun doute, objet de l’apostolat .

« L’apostolat, ce désir brûlant qui consume le cœur de tout chrétien, est intimement lié à son travail de tous les jours : il se confond avec le travail même, qui devient une occasion de rencontrer personnellement le Christ. » Un apostolat de cette nature, en plus d’être nettement personnel, fait appel à la liberté de l’homme que le Seigneur n’anéantit pas. « C'est pourquoi Il ne veut pas de réponses forcées, mais Il veut des décisions qui sortent de l'intimité du cœur. »

Nous avons vu comment, dans sa doctrine sur le travail, saint Josémaria tresse à merveille la finis operis et la finis operantis ; la perfection du travail est une floraison, une conséquence de la perfection de l’homme. En même temps, la recherche de la perfection achevée du travail entraîne la réalisation de tout le potentiel humain.

Considérer que le problème de la réalisation de l’homme au travail se limite aux seules relations salariés-patronat, serait réduire le problème de façon simpliste, penser que les dirigeants, les propriétaires ou les chefs des organisations sont les seuls responsables de la question. Au contraire, la réalisation de l’homme commence chez lui, et s’étend d’elle-même, aux relations entre collègues, subordonnées, chefs, fournisseurs et clients, patients et élèves… Dans ce réseau de liens qu’est devenu le travail contemporain (que la Mater et Magistra appelle socialisation), l’expansion de nos possibilités anthropologiques est polifacétique et pluridimensionnelle et elle est conditionnée dans tous les sens .

C’est à cause de cette socialisation du travail qu’on peut assurer que personne ne travaille isolément. L’éthique professionnelle se tromperait si elle considérait que les relations du travail ne sont pas importantes dans la façon d’être et dans la façon que l’homme a de se réaliser, comme si chaque individu, tout en ayant des liens de travail avec les autres, vivait en fait isolément. L’organisation du travail n’est pas une superposition de points individuels déconnectés. Un principe fondamental de la déontologie du travail est d’aboutir à ce que les individus soient toujours des personnes et se réalisent en tant que telles dans les relations avec les autres.

3.2 Réalisation surnaturelle par le travail

En affirmant que le travail est l’instrument de la sanctification des autres, nous abordons de façon globale le besoin de sa réalisation, dans tous les domaines. De ce fait, l’apostolat ne doit pas être absent du travail ni ne doit être considéré comme une juxtaposition accidentelle.

Pour saint Josémaria : « Le travail professionnel est aussi apostolat, occasion de se donner aux autres hommes pour leur révéler le Christ et les mener vers Dieu le Père, ce qui n'est qu'une conséquence de la charité que le Saint-Esprit répand dans nos âmes. Parmi les indications que donne Paul aux Ephésiens, sur la manière dont doit évoluer le changement que leur conversion, leur appel au christianisme, a supposé pour eux, nous trouvons celle-ci: que celui qui volait ne vole plus; qu'il prenne plutôt la peine de travailler de ses mains, de façon à pouvoir faire le bien en secourant les nécessiteux. »

Grâce à cette exigence éthique, la sanctification des autres avec notre travail est, avons-nous dit, une conséquence de l’âme sacerdotale du fidèle courant. L’ordonnancement réel et effectif des structures temporelles aux fins de la providence de Dieu — « l’attachement à construire la cité temporelle » — n’est pas une tâche individualiste réalisée par chaque individu de façon peu solidaire et éclatée. C’est une tâche sociale. Aussi l’ordre des structures temporelles serait-il non seulement impossible sans l’apostolat, mais fait-il partie constitutive de l’apostolat lui-même. Voilà ce que veut dire la maxime bien tournée du fondateur de l’Opus Dei : tout homme doit se sanctifier en sanctifiant.

3.3 Caractère associatif du travail et de l’apostolat

Sanctifier les autres dans les tâches quotidiennes demande, en premier lieu, une conscience de la valeur sociale du travail. Saint Josémaria fait remarquer les conséquences d’un certain type d’individualisme : « Toi, qui occupes un poste de responsabilité, souviens-toi de ceci, quand tu exerces ta charge : ce qui est personnel disparaît avec la personne qui s’est rendue indispensable. » Le besoin de partager le travail et les responsabilités rend encore plus indispensable l’effort, au coude à coude avec nos collègues dont nous partageons les soucis .

Les études de psychologie industrielle ont montré clairement que la répartition adéquate des fonctions doit être complétée par la coordination des efforts. Cette double nuance du travail associé n’est pas étrangère aux dimensions éthiques du travail lui-même. « Dans notre travail ordinaire nous devons toujours manifester la charité ordonnée, le désir et la réalité de réaliser notre tâche à la perfection par amour. La convivialité avec tous, pour les conduire oportune et importune (2 Tm 4, 2), avec l’aide du Seigneur et avec notre allant humain, à la vie chrétienne, voire même à la perfection chrétienne dans le monde. » Ce caractère social du travail devient évident lorsqu’il s’intègre dans une finalité de service à la communauté sociale : « Voilà l’une de ces batailles de paix qu’il faut gagner : trouver Dieu dans ses occupations professionnelles et — avec Lui et comme Lui — se mettre au service des autres . »

3.4 Éthique du travail et ascétique chrétienne

En deuxième lieu, la reconnaissance du caractère associatif du travail entraîne des conséquences importantes dans le comportement moral du travailleur qui sont favorisées par une ascétique chrétienne bien vécue permettant de remuer les obstacles individualistes portant atteinte à ce travail associé. En guise d’exemple, évoquons l’élimination des jalousies, des suspicions et des envies fréquemment existantes , la tendance à minimiser l’importance du travail d’autrui , la méfiance , le mépris des subordonnés , etc.

Il faut prendre conscience du profond travail moral que tout un chacun doit faire au fond de lui-même afin de renverser les barrières qui s’interposent entre les hommes et qui empêchent de réaliser un travail d’ensemble. Cet effort éthique est mis en évidence non seulement à partir d’une vision chrétienne de l’homme mais aussi à partir d’une simple perspective naturelle et professionnelle du travail. Selon Fritz Schumacher dans Good Work, la sagesse traditionnelle nous apprend qu’au fond, le rôle du travail est tout simple : donner à la personne la possibilité de développer ses facultés, de produire les biens et les services dont nous avons tous besoin pour mener une vie digne et lui permettre de vaincre son égoïsme inné en la rattachant à d’autres personnes dans un travail commun .

Cette syntonie laborale demande le concours de finalités partagées et l’inter relation des tâches et elle permet l’apostolat au point de coïncider avec lui. « L’apostolat… n’est pas différent de la tâche quotidienne : il s’identifie à ce travail devenu une occasion de rencontre personnelle avec le Christ. ». Saint Josémaria précède dans ce sens ce que le concile Vatican II a dit concernant le travail, principe régulateur de l’ensemble de la vie économique et sociale : « Bien plus, par l’hommage de son travail à Dieu, nous tenons que l’homme est associé à l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ qui a donné au travail une dignité éminente en oeuvrant de ses propres mains à Nazareth. »

Les relations au travail, ainsi perçues, font de l’apostolat d’un citoyen courant « une grande catéchèse où, grâce aux rapports personnels et à une amitié loyale et authentique, on éveille chez les autres la faim de Dieu… » La pratique des vertus que le travail facilite mène tout droit à l’apostolat. « Mieux encore : elle est déjà apostolat. Car, en s'efforçant de vivre ainsi au sein du travail quotidien, le chrétien, par sa conduite, donne le bon exemple, devient un témoignage, une aide concrète et efficace ; on apprend à suivre les traces du Christ qui coepit facere et docere (Ac 1, 1), qui commença à faire et à enseigner, joignant l'exemple à la parole. C'est pourquoi voici quarante ans que j’appelle ce travail apostolat d'amitié et de confidence. »

Avec cette façon de considérer l’éthique, les groupes de travail deviennent de véritables communautés de personnes qui s’enrichissent mutuellement, au lieu de s’appauvrir mutuellement, ce qui arrive lorsque le travail est coupé des valeurs morales qui lui sont intrinsèques.

Tout travail implique une pratique sociale, une tradition, un contexte collectif avec des implications éthiques et religieuses. Il est curieux de voir qu’actuellement il n’y a pas de livre de management qui ne préconise la transparence, la véracité de l’information, la sincérité dans le leadership, ou la publicité véridique. La confiance mutuelle est ce qu’on appelle un capital social, plus important que le capital financier.


Depuis longtemps, saint Josémaria ne séparait plus les vertus privées des vertus sociales , comme le libéralisme idéologique préconise de le faire maintenant en séparant la morale privée de la morale publique.

3.5 Apostolat du témoignage et de la parole

Cet apostolat de l’exemple, du témoignage, de l’amitié et de la confidence contribue à propager efficacement, de personne à personne, le sens chrétien de la vie dans la vie : « Ton travail professionnel, tu le fais avec toute la perfection surnaturelle et humaine possible. Aussi tu peux — que dis-je, tu dois! — répandre les principes chrétiens partout où tu exerceras ta profession ou ton métier. »

L’on voit clairement que cette façon apostolique ouverte et logique (inévitable, dirions-nous) n’est pas le résultat d’une tactique : c’est du naturel. « Que votre vie de chrétiens, votre sel et votre lumière, s’écoule spontanément, sans rien de bizarre, ni de bébête: ayez toujours en vous cet esprit de simplicité. » On peut aussi se demander quel est le contenu essentiel du message apostolique que le chrétien courant peut transmettre dans son travail. La réponse est toute simple : le contenu principal du message est précisément celui de sanctifier ce que l’on fait dans la dynamique du travail elle-même. Il ne s’agit pas d’une tautologie, mais d’une réitération existentielle. L’éthique du travail comprend nécessairement le bien fait aux personnes avec lesquelles nous travaillons, pour lesquelles nous travaillons, sous les ordres desquelles nous travaillons… Celui qui est attaché à sanctifier son travail, porte cet impératif éthique à son achèvement et à son sommet : faire le bien signifie stimuler les autres à chercher la sainteté là où on a tissé les liens : le travail.

Or ce bienfait social est encore trop peu pour le chrétien qui est appelé à une société éternelle (la communion des saints). Avant d’être une exigence sociale, le travail est une exigence divine. Préserver cette caractéristique tient à la sauvegarde de la droiture d’intention.

« Toi et moi, nous devons nous rappeler et rappeler aux autres que nous sommes des enfants de Dieu auxquels notre Père a adressé une invitation identique à celle que reçurent les personnages de la parabole évangélique : mon enfant, va-t’en aujourd’hui travailler à ma vigne (Mt 21, 28). Je vous assure que si nous nous efforçons, jour après jour, d’envisager nos obligations personnelles comme une requête divine, nous apprendrons à terminer notre travail avec la plus grande perfection humaine et surnaturelle dont nous serons capables. »

Que le travailleur, lorsqu’il sanctifie son travail et qu’il se sanctifie dans son travail, tâche de sanctifier les autres avec son travail : il leur montrera ainsi la voie de la sainteté, et cela donne à cette façon de faire l’apostolat une force cohérente et sans fissures qui, avec la grâce de Dieu, produit des fruits palpables.


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