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36 • Janvier - Juin 2003 • Page 176
 
 
 
 •  Étude
 

Droit et Esprit

A l’occasion du XXème anniversaire de la constitution de l’Opus Dei en prélature personnelle
Antonio Viana
Université de Navarre

1. L’Opus Dei dans l’Église

Le 28 novembre 1982 Jean Paul II érigea l’Opus Dei en prélature personnelle par la constitution apostolique Ut sit. Pour être plus précis, à la lumière du droit canonique, nous pensons que la célébration du vingtième anniversaire de cet acte pontifical doit être élargie dans le temps, pour englober deux autres dates importantes : le 19 mars 1983, jour où le document papal fut promulgué oralement par monseigneur Romolo Carboni, alors Nonce apostolique en Italie, avec l’accord pour ce faire du Souverain Pontife ; et le 2 mai de la même année, lorsque les textes furent publiés au Bulletin Officiel du Siège Apostolique, après la promulgation le 25 janvier des canons du code de droit canonique de 1983.

Ainsi aboutissait le long itinéraire juridique de l’Opus Dei, avec l’accomplissement de ce que saint Josémaria Escriva appelait son « intention spéciale », pour laquelle il pria et fit prier intensément tout au long de sa vie. Saint Josémaria, en effet, souhaitait la prélature personnelle depuis que le concile Vatican II avait prévu en 1965 cette figure par le décret Presbyterorum ordinis n° 10, et qu’un an plus tard le pape Paul VI ait donné une forme législative au texte conciliaire par le motu proprio Ecclesiæ sanctæ, I, 4. Cependant, saint Josémaria avait commencé à prier bien avant cela pour que l’autorité ecclésiastique puisse intervenir afin de :

a) confirmer l’unité de vocation des membres de l’Opus Dei et garantir leur condition de fidèles laïcs ou de prêtres séculiers dans l’Église ;

b) permettre un rattachement stable (incardination, selon la terminologie propre au droit canonique) de prêtres pour la formation des membres et la participation aux tâches apostoliques de l’Œuvre ;

c) reconnaître en faveur du futur prélat les instruments canoniques nécessaires pour le gouvernement ordinaire et pour l’impulsion du travail apostolique ;

d) ajuster l’organisation internationale de l’Opus Dei, sans la limiter à un territoire précis, et que cela fût fait dans le cadre du droit commun de l’Église, sans régime de privilège ou d’exception, si bien que les fidèles de l’Opus Dei ne cessent d’être des membres des diocèses où ils habitent et qu’ils continuent de dépendre des évêques locaux, pareillement aux autres fidèles des diocèses

L’on recherchait, avec une grande foi dans la puissance de la prière, plus que par la simple réflexion et l’étude des aspects formels, une solution au problème institutionnel de l’Opus Dei, apportant une réponse et une garantie à toutes les exigences susdites : l’unité de vocation, sans classes de membres ou divers degrés d’incorporation ; la pleine sécularité des fidèles de l’Opus Dei, sans assimilation aux caractéristiques propres de la vie religieuse ou de ce que l’on appelle de nos jours la vie consacrée ; la formation et l’incardination d’un clergé propre ; les pouvoirs du prélat ; la configuration interdiocésaine sans exemption à l’égard du pouvoir des évêques diocésains. De telles exigences étaient et restent inéluctables pour la réalisation effective du message que saint Josémaria a passé sa vie à transmettre, depuis 1928, « par inspiration divine », comme le dit textuellement Jean Paul II au début de la bulle Ut sit. On comprend dès lors l’importance des actes pontificaux de 1982-1983, de même que le joie profonde et l’action de grâces à Dieu qui ont accueilli l’accomplissement de l’intention spéciale de saint Josémaria. Comme le signala son successeur, mgr Alvaro del Portillo, ce furent des journées d’« exultation » et d’ajouter tout de suite qu’il s’agissait du « début d’une nouvelle étape dans le chemin de loyauté et de fidélité à l’Église ouvert le 2 octobre 1928 » .

Vingt ans se sont écoulés depuis cette nouvelle étape. L’essentiel, pendant cette période, a été la consolidation du travail apostolique de l’Opus Dei dans les cinq continents, ainsi que son commencement dans de nouveaux pays. En même temps, ce développement apostolique est allé de pair avec une claire perception de son orientation propre au service de l’Église universelle et des Églises particulières.

Ces années, en effet, ont supposé une clarification doctrinale progressive de l’insertion de l’Opus Dei dans la communion ecclésiastique. Non pas qu’elle fût obscure auparavant, mais l’adéquation entre la réalité de l’Œuvre et la législation canonique commune a permis une réflexion profonde et féconde, à la fois théologique et canonique, sur l’Opus Dei dans l’Église. C’est d’ailleurs ce que pensait saint Josémaria : d’abord vient la vie, puis la norme qui la canalise et la règle, enfin la réflexion théologique.

Ce processus d’approfondissement théologique a été scandé aussi par quelques événements d’une portée remarquable. Rappelons ici l’ordination épiscopale des deux premiers prélats, mgr Alvaro del Portillo en 1991 et mgr Xavier Echevarria en 1994. Ces ordinations ne sont pas synonymes à proprement parler d’un aboutissement de la structure juridique de l’Opus Dei, déjà consolidée par les actes pontificaux de 1982 et 1983. Cela étant dit, elles sont non seulement très adaptées à la structure interne de l’Œuvre, fondée sur la distinction et la coopération organique entre laïcs et prêtres, mais elles facilitent aussi le service que l’Opus Dei rend aux diocèses. Par la consécration épiscopale, en effet, le prélat rejoint le collège des évêques et établit avec eux les liens correspondants de communion, en représentation de la prélature. Le prélat exerce une fonction de nature épiscopale, en tant qu’il est à la tête du clergé (presbiterium) de la prélature (formé à partir de la promotion aux ordres sacrés et à l’incardination dans la prélature de quelques fidèles laïcs de l’Opus Dei), et aussi en tant qu’il est l’ordinaire propre de la prélature, en communion avec le Souverain Pontife et les autres évêques membres du collège épiscopal.

Cet ensemble de liens et de relations entre le prélat et le Souverain Pontife, les évêques, les prêtres et les fidèles de la prélature est une manifestation de ce qu’un document de la Congrégation pour la doctrine de la foi de 1992 a qualifié « d’unité et de diversité dans la communion ecclésiale », question qui évoque à son tour la juste harmonie et la coordination entre l’Opus Dei et les Églises locales. D’après ce qui est textuellement évoqué dans le texte susdit : « pour avoir une vision plus complète de cet aspect de communion ecclésiale –unité dans la diversité – il faut considérer qu’il existe des institutions et des communautés établies par l’Autorité Apostolique pour des tâches pastorales particulières. En tant que telles, elles appartiennent à l’Église universelle, leur membres étant cependant aussi membres des Églises particulières où ils vivent et travaillent. Cette appartenance aux Églises particulières, caractérisée par la flexibilité a des expressions juridiques diverses. Ce fait, loin d’entamer l’unité de l’Église particulière fondée sur l’Évêque, contribue au contraire à donner à cette unité la diversité interne qui est le propre de la communion » .

Il n’est pas possible de s’attarder ici sur les questions canoniques précises qui se posent à propos des relations entre la prélature de l’Opus Dei et les Églises locales. Mais, comme nous venons de le rappeler avec les termes du document de 1992, ces relations sont fondées sur le principe de la double et inséparable appartenance des fidèles de l’Opus Dei aussi bien à la prélature qu’au diocèse de leur domicile.

En effet, en ce qui concerne la position des fidèles laïcs de l’Opus Dei dans les diverses diocèses, il faut rappeler que l’autorité du prélat à leur égard porte sur tout ce qui se rapporte à « l’accomplissement des obligations particulières assumées par un lien juridique, en vertu de la convention avec la prélature » . Puisque ces obligations possèdent un contenu ascétique, apostolique, de formation qui, de par sa nature, n’entre pas dans le cadre du pouvoir de l’Evêque diocésain, s’agissant de modalités et de développements de la liberté de tout fidèle dans l’Église, il est donc tout à fait possible que ces mêmes laïcs continuent de dépendre pour le reste de l’évêque diocésain, cette dépendance étant égale par ailleurs à celle des autres fidèles du diocèse, ni plus, ni moins. Ces précisions revêtent une grande importance pour la relation entre l’Opus Dei et les diocèses, parce qu’elles excluent toute éventualité d’exemption ou de séparation de juridictions.

2. Les discours pontificaux des années 2001 et 2002

Outre l’ordination épiscopale des deux premiers prélats, l’audience accordée par Jean Paul II, le 17 mars 2001, aux participants aux journées d’étude sur la lettre du pape « Novo millenno ineunte » constitue un autre fait tout à fait remarquable de ces vingt années de vie de l’Opus Dei en tant que prélature personnelle ; ces journées eurent lieu à Rome, à l’initiative de mgr Xavier Echevarria, actuel prélat de l’Opus Dei. Le discours du pape à l’occasion de cette audience constitue un moment d’une importance capitale, au sein de ce processus d’approfondissement théologique et canonique, parce qu’il aborde expressément la nature, la structure interne et la finalité apostolique de l’Opus Dei comme prélature personnelle. Il vaut la peine de s’attarder au contenu du discours pontifical, ne fût-ce que de façon très brève.

Jean Paul II a commencé par mettre en relief la présence de pasteur, de prêtres (presbiterium) et de fidèles laïcs, propre à l’Opus Dei en tant que prélature personnelle articulée autour de la distinction et de la relation réciproque entre le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel des ordonnés in sacris. Cette composition, qualifiée par le pape de « convergence organique de prêtres et de laïcs » dans le discours cité, de par sa ressemblance à d’autres circonscriptions ecclésiastiques, confère à l’Opus Dei une « nature hiérarchique (…) établie dans la Constitution apostolique par laquelle j'ai érigé la Prélature » . Jean Paul II rappelle par là son intention lorsqu’il a érigé l’Opus Dei en prélature personnelle il y a vingt ans; il souligne en outre la continuité avec les disposition du concile Vatican II sur ces mêmes prélatures personnelles. En s’exprimant ainsi, le pape a voulu confirmer que l’Opus Dei n’est pas structuré comme un mouvement de laïcs auxquels se joindraient des prêtres faisant fonction d’aumôniers ou, à l’inverse, comme un corps clérical auquel des fidèles laïcs pourraient coopérer comme de l’extérieur. Au contraire, la prélature de l’Opus Dei, comme le précise la Constitution apostolique Ut sit, et comme le soulignent aussi ses statuts, est un « organisme apostolique » composé de prêtres incardinés et de laïcs incorporés, organique et indivis, en « convergence organique », selon la terminologie pontificale.

Après avoir décrit la structure personnelle de l’Opus Dei, Jean Paul II a voulu s’attarder sur la vocation et la mission des fidèles de la prélature dans le contexte d’une « spiritualité de la communion » .

D’un côté, les fidèles laïcs « en tant que chrétiens » sont appelés à réaliser un large apostolat dans leurs tâches ordinaires : « Les laïcs, en tant que chrétiens, sont engagés à accomplir un apostolat missionnaire. Leurs compétences spécifiques dans les diverses activités humaines sont en premier lieu un instrument qui leur est confié par Dieu pour permettre « à l'annonce du Christ d'atteindre les personnes, de modeler les communautés, d'agir en profondeur par le témoignage des valeurs évangéliques sur la société et la culture (Let. Apost. Novo millennio ineunte, n. 29). Ceux-ci doivent donc être encouragés à mettre de façon concrète leurs connaissances au service des "nouvelles frontières" qui s'annoncent comme autant de défis pour la présence salvifique de l'Église dans le monde (…). Et leur zèle apostolique, l'amitié fraternelle, la charité solidaire les rendront capables de transformer les rapports sociaux quotidiens en occasions pour susciter chez leurs semblables la soif de vérité qui est la première condition pour la rencontre salvifique avec le Christ. »

« Les prêtres, pour leur part, exercent une fonction primordiale irremplaçable : celle d'aider les âmes, une à une, dans les sacrements, dans la prédication, dans la direction spirituelle, à s'ouvrir au don de la grâce ».

À partir de la description pontificale des missions propres aux laïcs et aux prêtres, on reconnaît dans l’Opus Dei un reflet des liens de communion et de la structure sacerdotale de l’Église. Les fidèles laïcs incorporés à la prélature sont appelés à vivre selon l’esprit de l’Œuvre la vocation chrétienne de sanctification des réalités terrestres. Les prêtres servent avec leur ministère tous les fidèles, en premier lieu ceux de l’Œuvre, et coopèrent organiquement avec eux au service de la mission apostolique. Les uns et les autres en communion avec le Souverain Pontife et les évêques, au moyen de l’union avec leur père et prélat. Comme le dit Hervada, « la relation entre l’ordo et les fidèles était, et reste, dans l’Opus Dei une relation ministérielle, c’est-à-dire la même, à caractère ordinaire, qui existe constitutionnellement entre les prêtres et les laïcs ou peuple fidèle. En effet, les prêtres étaient ordonnées, et le sont toujours, au service ministériel des laïcs appartenant à l’Opus Dei ; et, en même temps, le clergé et les laïcs réalisent ensemble une action apostolique. La relation prêtres-laïcs dans l’Opus Dei est la relation constitutionnelle clergé-laïcs »

On comprend mieux de la sorte que la structure interne de l’Opus Dei possède une nature hiérarchique, en ce sens qu’elle reflète les liens de la communion ecclésiale, la communio fidelium et la communio hierarchica qui sont présentes dans toutes les circonscriptions ecclésiastiques. Une communion réelle qui doit se nourrir sur les plans spirituel et apostolique. Dans ce même sens, il n’est pas accessoire que Jean Paul II ait voulu parler dans la Novo millennio ineunte de la communio comme d’une attitude spirituelle, et le discours du 17 mars 2001 que nous sommes en train d’évoquer est une invitation à « se rappeler l'importance de la spiritualité de communion soulignée par la Lettre Apostolique » , à rechercher le visage du Christ en accomplissant le désir qui venait fréquemment sur les lèvres de saint Josémaria, homme assoiffé de Dieu et pour cela grand apôtre. Il a écrit : « Que Jésus soit dans nos intentions, notre but ; dans nos affections, notre Amour ; dans nos propos, notre thème ; dans nos actes, notre modèle » .

Le vingtième anniversaire de la constitution de l’Opus Dei en prélature personnelle a coïncidé avec deux autres grandes célébrations de l’année 2002 : tout d’abord le centenaire de la naissance de Josémaria Escriva de Balaguer, le 9 janvier ; puis sa canonisation, événement d’une importance sans commune mesure, à cause du sens théologique et des conséquences spirituelles et apostoliques qui en découlent pour toute l’Église, le 6 octobre de la même année.

Les deux célébrations ont offert à Jean Paul II deux autres occasions de faire référence à la doctrine que le Seigneur a voulu rappeler et transmettre grâce à saint Josémaria et à l’Œuvre qu’il a fondée. À la différence du discours du 17 mars 2001, les nouvelles paroles du pape n’ont guère abordé la prélature comme institution, mais plutôt le message que, par volonté divine, l’Opus Dei est appelé à transmettre, à enseigner et à vivre.

En effet, à l’occasion du centenaire de la naissance de saint Josémaria, un Congrès international eut lieu à Rome, du 8 au 12 janvier 2002, sous le titre La grandeur de la vie ordinaire. Vocation et mission du chrétien au milieu du monde. Le dernier jour du Congrès, les participants furent reçus par Jean Paul II dans la salle Paul VI. A cette occasion, le pape lut un discours centré autour de la valeur de la vie ordinaire comme chemin vers la sainteté. Le Saint Père insista sur la notion d’ « unité de vie », tant de fois utilisée par saint Josémaria et soulignée par le magistère pontifical récent pour exprimer la cohérence nécessaire entre la foi et les œuvres du chrétien. Les deux aspects – sainteté dans la vie ordinaire et unité de vie – se trouvent en relation, car « le Seigneur veut entrer en communion d’amour avec chacun de ses enfants, dans le tissu des occupations de chaque jour, dans le contexte quotidien dans lequel se déroule l'existence » Le pape encourageait ses auditeurs à montrer tous les jours que « l'amour du Christ peut inspirer toute l'existence, en permettant d'atteindre l'idéal de l'unité de vie qui, comme je l’ai répété dans l'Exhortation apostolique post-synodale Christifideles laici, est fondamentale dans l’engagement d’évangélisation dans la société contemporaine (cf. n. 17). »

Jean Paul II est revenu encore sur ce sujet dans son homélie du 6 octobre, pendant la messe de canonisation de Josémaria Escriva. A cette occasion éminemment solennelle, il parla « d’élever le monde vers Dieu et de le transformer de l’intérieur », tout en encourageant à ne pas se laisser intimider par « une culture matérialiste, qui menace de dissoudre l’identité la plus authentique des disciples du Christ » . Plus loin, le Saint-Père observa que « Josémaria Escriva comprit plus clairement que la mission des baptisés consiste à élever la croix du Christ au dessus de toute réalité humaine, et il sentit naître en lui l’appel passionnant à évangéliser tous les milieux. Il accueillit alors sans hésiter l’invitation faite par Jésus "Duc in altum!". Il l'a transmise à toute sa famille spirituelle, pour qu’elle offre à l'Église une contribution vigoureuse de communion et de service apostolique»

L’Opus Dei est donc une « famille spirituelle » appelée à offrir à l’Église les biens de l’unité et du service apostolique. Mais cette participation ne se fait pas principalement à la manière d’un corps ou de façon officielle, mais elle s’effectue surtout au moyen du travail personnel de ses fidèles en divers endroits. C’est cela qui est substantiel et c’est à cela que sert la prélature comme institution. En fait, dans le Code de droit particulier de l’Opus Dei (Statuts) nous ne trouvons aucun titre se rapportant à l’activité de la prélature en tant que telle ; non pas parce que cette activité n’existe pas, mais parce qu’elle se concrétise surtout dans la formation et l’assistance spirituelle des fidèles, pour qu’ils soient en mesure d’être et d’agir, individuellement ou associés à d’autres personnes, comme le levain dans la pâte de la société. L’Opus Dei n’est pas principalement, ni en tant que corps, orienté vers la réalisation d’activités institutionnelles de la prélature, mais vise à rendre capable et à encourager chaque chrétien à « élever la Croix du Christ au-dessus de toutes les réalités humaines », comme le rappelait le pape avec les paroles citées plus haut. Et cela se réalise au moyen de l’engagement personnel dans l’unité de vie de ses fidèles et d’autres personnes qui coopèrent ou participent aux apostolats de la prélature.

3. Droit et spiritualité

En ce sens, la forme juridique de la prélature personnelle régie par les canons 294-297 du CIC possède un caractère instrumental, comme toute autre forme corporative dans l’Église et dans la société civile. Elle se trouve au service de la vocation surnaturelle de la personne, de la croissance spirituelle des enfants de Dieu. Ce n’est pas un hasard si on trouve dans les statuts de la prélature de l’Opus Dei un rapport étroit entre droit écrit et spiritualité.
Les statuts, en effet, contiennent de nombreuses références à la physionomie de l’Opus Dei, non seulement dans son organisation, mais également dans sa spiritualité, avec un dessein très clair : articuler correctement les relations entre la vocation surnaturelle et la norme juridique. Nous trouvons dans les statuts d’abondantes références à la finalité de l’Opus Dei, concrétisée dans la sanctification des personnes par l’exercice des vertus chrétiennes dans leur propre état, métier et condition de vie d’après la spiritualité séculière (n 2 § 1), la vocation contemplative, la vie de prière et de sacrifice, le sens de la filiation divine, la formation ascétique et doctrinal-religieuse, la sanctification du travail professionnel ordinaire, l’apostolat personnel « tamquam fermentum in massa humanæ societatis », comme un levain dans la masse de la société humaine (n. 3 § 1 3°), l’unité de fin et de gouvernement, « de vocation et d’esprit » (n. 4 § 3), etc.

En particulier l’ensemble du titre III des statuts est consacré à la vie, la formation, l’apostolat de tous les fidèles de la prélature. Il se divise en trois chapitres : vie spirituelle, formation doctrinale-religieuse et apostolat. Comme l’explique José Luis Illanes , « ceci est conforme au texte des Statuts, au contexte de la prédication de Mgr Escriva et de la pratique de l’Opus Dei. Cet ensemble se structure autour de deux axes : le sens de la filiation divine, véritable assise d’une attitude ou d’une disposition de l’âme la conduisant à rapporter toute la réalité à un Dieu reconnu comme Père, et le travail, c’est-à-dire l’ensemble d’activités et tâches séculières, conçu comme une réalité dans laquelle la conscience de la proximité de Dieu doit prendre corps et densité historiques » .

En suivant cette idée, il vaut la peine de rappeler le n. 79 § 1 des Statuts, qui met en relief l’harmonie entre la foi et les œuvres comme critère inspirateur et comme pierre de touche pour toutes les références spirituelles qui s’y trouvent. On y lit : « L’esprit de l’Opus Dei présente un double aspect, ascétique et apostolique, en pleine correspondance mutuelle, et qui sont intrinsèquement et harmonieusement unis et identifiés au caractère séculier de l’Opus Dei, en sorte qu’ils doivent toujours imprimer et comporter une solide et simple unité de vie ascétique, apostolique, sociale, et professionnelle » .

Le fort contenu spirituel de ces textes, pris parmi tant d’autres, vient confirmer le caractère instrumental des normes qui régissent l’Opus Dei. En effet, le droit particulier de l’Opus Dei se configure comme « l’expression du charisme ou peut-être plus exactement, comme la détermination ou concrétisation des exigences du charisme » , et donc de la place de l’Opus Dei dans l’Église. Un caractère instrumental qui reconnaît avant tout les limitations du droit écrit, parce que les expressions d’un charisme transcendent, vont plus loin que le texte normatif, en ce sens qu’elles sont appelées à se manifester surtout dans le cœur et dans la vie des fidèles. Mais, en même temps, et de façon presque paradoxale, il s’agit d’un caractère instrumental nécessaire, car le droit est ici non seulement une garantie d’unité institutionnelle à cause du respect et de l’observance qu’imposent la norme écrite, mais aussi une reconnaissance et la promotion d’un esprit qui doit se vivre dans l’histoire des relations humaines.

En outre, au point de vue historique, ces références fréquentes des statuts à des réalités méta-juridiques (spiritualité, moyens ascétiques, vocation chrétienne au milieu du monde) s’expliquent par la volonté de saint Josémaria Escriva de refléter graduellement ces normes dans l’esprit de l’Opus Dei. De telle sorte que l’on puisse comprendre correctement, à partir de leur contenu, le reste des dispositions statutaires, surtout dans les périodes historiques où l’Opus Dei a vécu dans l’Église sous des formes juridiques qui n’étaient pas adaptées à sa nature, car elles étaient propres au droit des religieux, de ce que l’on appelle de nos jours la vie consacrée.

Tous ces aspects ont une telle portée qu’ils finissent par expliquer et donner un sens à l’activité de la prélature, à savoir encourager et soutenir la vie spirituelle des fidèles pour raviver en eux la conscience de la vocation à la sainteté avec ses conséquences pratiques, c’est-à-dire que « dans tous les domaines de la société, il y ait des personnes intellectuellement préparées qui, avec simplicité, dans les circonstances ordinaires de la vie quotidienne et du travail, mènent à bien, avec l’exemple et avec la parole, un apostolat efficace d’évangélisation et de catéchèse » ; tout en leur procurant aussi une formation apostolique et l’assistance pastorale pour cette tâche d’évangélisation et de catéchèse afin de réaliser cet apostolat.

4. Spontanéité apostolique et institution hiérarchique

L’histoire de l’Église nous fournit plusieurs exemples de tension entre la loi et l’Evangile, le droit et le vie, le charisme et l’institution. D’un côté, on trouve les cas de doctrines clairement déviantes par rapport à l’orthodoxie catholique qui, suivant divers chemins, en sont venus à affirmer une division entre l’Église de la charité et l’Église du droit, comme s’il s’agissait de dimensions en soi séparées et incompatibles, ou encore comme si les formes juridiques devaient étouffer l’expression spontanée et personnelle de la charité chrétienne. Le luthéranisme classique lança ce défi ouvert au droit pontifical au nom de la liberté individuelle. Dans ses formulations les plus radicales, on affirme l’incompatibilité du droit avec l’essence de l’Église. C’est à contrecœur qu’on en vient tout au plus à admettre une certaine discipline ou organisation, mais comme un instrument humain incontournable, qui n’est ni salvifique ni un canal de l’action divine.

D’un autre côté, il y a les doctrines, ou plutôt les attitudes, qui sans être hétérodoxes font preuve d’une méfiance marquée à l’égard du droit ou de la fonction du droit au service de la justice et de la liberté. Ces attitudes et sentiments ne se manifestent pas seulement dans la vie de l’Église mais elles sont présentes aussi dans la société civile. On constate dans les dernières décennies comment prend racine une vision négative du droit, compris comme norme limitant les libertés ou même comme simple fruit de compromis et d’équilibres pragmatiques entre les organisations politiques, sans que l’on prenne en considération, voire en se plaçant en marge, des raisons provenant de la dignité des personnes et des choses. Au contraire, la vision chrétienne du droit envisage celui-ci comme étant au service de l’accomplissement de la justice, du bien personnel et du bien commun, non comme une super-structure indispensable, mais comme une dimension caractéristique de la personne humaine dans ses relations sociales. Au sein de l’Église, le droit accomplit aussi une fonction indispensable, en tant qu’instrument pour le « vivre-ensemble », pour l’unité et pour la continuité du message révélé tout au long de l’histoire, quelles qu’en soient les personnes qui, à chaque moment historique, sont titulaires des charges ecclésiastiques. Quand le Seigneur institue l’Église, il précise aussi son organisation fondamentale par le choix des douze apôtres, à la manière d’un collegium ou groupe stable, ainsi que la vocation de Pierre à la tête du collège apostolique. En outre, à coté de la détermination de l’autorité, l’institution divine des sacrements établit l’autre pilier fondamental qui sert d’assise au droit divin positif, puisque les sacrements sont des bienfaits accordés par Dieu à l’ Église qui les répand à travers de ses ministres, si bien qu’il existe d’une part l’obligation de les donner et d’autre part le droit de les recevoir.

Non seulement l’Église et le droit sont compatibles, mais ce serait une erreur ecclésiologique que d’affirmer le contraire. Le Seigneur a voulu qu’un élément juridique soit présent dans son Église, non de forme exclusive, mais non plus comme si elle pouvait s’en passer. L’Esprit Saint nourrit la vie de l’Église, qui existe comme « une seule réalité complexe, faite d’un double élément humain et divin (…). Tout comme en effet la nature prise par le Verbe est à son service comme un organe vivant de salut qui lui est indissolublement uni, de même le tout social que constitue l’Église est au service de l’Esprit du Christ qui lui donne la vie, en vue de la croissance du corps » . L’Esprit Saint suscite et promeut les charismes, en même temps qu’il anime dans l’ Église la conjonction harmonieuse du droit divin et du droit humain tout au long des diverses étapes historiques. Parfois il est vrai que la présence vivificatrice de l’Esprit risque de s’obscurcit à cause d’une hypertrophie des structures ou d’une confiance excessive dans le pouvoir des hommes.. Cela dit, la puissance de Dieu sait aussi susciter de nouveaux charismes, réveiller les anciens, et donner toujours son impulsion aux aspirations vers la sainteté, non seulement dans la vie personnelle et associée des fidèles mais aussi au sein des structures hiérarchiques de l’Église, telles que les diocèses et les prélatures. En ce sens, il n’est pas trop hardi de dire que la figure juridique de la prélature personnelle est un instrument pour promouvoir et pour consolider des réalités de sainteté et d’apostolat ; un instrument historique, de droit humain, pour l’action de l’Esprit Saint.

Il convient d’insister sur le fait que les charismes, les vocations particulières, la spiritualité, la vie apostolique ne trouvent pas leur place seulement dans les associations ou dans les instituts de vie consacrée. Les circonscriptions ecclésiastiques, dont font partie les prélatures personnelles, sont appelées elles aussi à devenir des communautés où la vie chrétienne soit justement cela : une vie dans le Christ et un don à autrui, des domaines où fleurit la vie spirituelle, la sainteté chrétienne et inséparablement l’apostolat. L’apostolat est la finalité de l’Église ainsi que de toutes les communautés chrétiennes, indépendamment du fait qu’elles aient une structure institutionnelle, hiérarchique ou associative.

Envisagé à la lumière de l’action pastorale et apostolique, l’esprit de l’Opus Dei se transmet de deux façons. D’un côté le prélat et son clergé (presbiterium) réalisent une tâche pastorale particulière au service des laïcs de la prélature, comme expression de la mission de service du sacerdoce ministériel à l’égard du sacerdoce commun ; d’autre part, l’ensemble de la prélature, prêtres et laïcs conjointement, en coopération organique, effectuent un apostolat au service des Églises locales.

Dans sa dimension substantielle la prélature de l’Opus Dei se présente donc :

– comme une communitas de fidèles formellement organisée par l’autorité suprême de l’Église afin de diffuser et de mettre en œuvre parmi des personnes de toute condition l’appel à la sainteté de vie dans les tâches ordinaires ;

– composée de prêtres et de laïcs, en relation réciproque en accord avec la distinction et la coopération entre le sacerdoce commun et le sacerdoce ministériel ;

– servie et gouvernée par un prélat, en tant qu’ordinaire propre, avec la coopération d’un clergé (presbiterium) ;

Ces aspects substantiels expriment un principe de responsabilité commun et partagé, un appel à être Opus Dei et à faire l’Opus Dei, comme saint Josémaria aimait à le répéter, ce qui revient à s’efforcer personnellement de répondre à la grâce du baptême, de rechercher la sainteté chrétienne et servir le prochain dans les activités ordinaires.


En résumé, ces vingt années écoulées depuis que l’Opus Dei a été constitué prélature personnelle, sont l’occasion de rendre grâce à Dieu pour les dons octroyés pendant cette période : pour les fruits de service de l’Eglise et des hommes que cet instrument juridique a permis, pour l’extension du travail apostolique des fidèles de la Prélature, pour le processus d’approfondissement théologique du message que Dieu a voulu rappeler et raviver dans l’Eglise depuis 1928, pour la canonisation du fondateur de l’Opus Dei, en plus de la réception de son expérience vitale et doctrinale dans les Eglises locales. Des circonstances et des réalités qui nous encouragent à regarder l’avenir avec optimisme et le désir d’être fidèle. Le futur est un appel à savoir harmoniser la spontanéité, la force spirituelle et apostolique qui jaillit de la vocation surnaturelle, avec l’élan, la direction et le gouvernement du travail apostolique et de la vie de l’Opus Dei. Esprit et droit, charisme et institution hiérarchique, non seulement sont compatibles, mais sont aussi des dimensions inséparables de cette réalité complexe mais familiale qu’est l’Opus Dei


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