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Âme sacerdotale et mentalité laïque |
La portée ecclésiologique d’une expression de saint Josémaria Escriva
Arturo Cattaneo
Faculté de théologie
Université pontificale de la Sainte-Croix
Le message répandu par saint Josémaria à partir de 1928 n’a pas peu contribué à une redécouverte plénière de l’appel universel à la sainteté, en particulier pour ceux qui sont plongés dans les réalités séculières. En 1930, il manifestait en ces termes la conscience de la mission reçue : « Nous sommes venus dire, avec l’humilité de celui qui se sait pécheur et peu de chose (homo peccator sum, disons-nous avec saint Pierre, Lc 5, 8), mais avec la foi de celui qui se laisse guider par la main de Dieu, que la sainteté n’est pas l’affaire de quelques privilégiés, que Dieu nous appelle tous, que c’est de tous qu’il attend l’Amour : de tous où qu’ils trouvent, de tous quel qu’en soit l’état de vie, le travail professionnel ou le métier. Parce que cette vie courante, ordinaire, peut-être sans éclat, peut devenir moyen de sainteté ». Comme il a été donné à Jean Paul II de le constater, le fondateur de l’Opus Dei, en effet, « dès les commencements, était en avance sur cette théologie du laïcat, qui caractérisera par la suite l’Église du concile et de l’après-concile ».
Peu à peu ce message s’est frayé un chemin pour retrouver plus tard une claire confirmation dans le concile Vatican II et, plus précisément, dans le chapitre V de Lumen Gentium (désormais LG). À cet égard Gérard Philips, un des commentateurs les plus compétents du concile, a écrit que « la nouveauté de la déclaration ne peut demeurer inaperçue de personne. Nous pouvons même prédire, sans crainte de nous tromper, que l’insistance du concile à proclamer l’universalité de la vocation à la sainteté frappera de plus en plus les esprits, au fur et à mesure que les années passeront. » Presque quarante ans se sont écoulés, et nous pouvons dire, à juste titre, que cet enseignement n’a rien perdu de son actualité. Ce n’est pas un hasard si, voulant rappeler quelques priorités pastorales dans la Lettre apostolique Novo millennio ineunte, le pape place en premier lieu la vocation universelle à la sainteté, et, faisant référence explicitement aux laïcs, affirme qu’« il est temps de proposer de nouveau à tous ce « haut degré » de la vie chrétienne ordinaire » (n° 31).
Dans les années qui ont suivi le concile, il a beaucoup été question des laïcs, mais le discours a souvent été dominé par l’idée de leur ouvrir des nouveaux espaces de collaboration dans les organismes ecclésiastiques, davantage que par celle de les aider à comprendre et à vivre à fond leur vocation et leur missions spécifique.
Très différent est l’enseignement de saint Josémaria, dès la fondation de l’Œuvre, comme le montre par exemple le texte suivant : « En 1932, exposant à mes fils de l’Opus Dei quelques-uns des aspects et conséquences de la dignité et de la responsabilité particulières que le baptême confère aux personnes, je leur écrivais dans un document : « Il faut repousser le préjugé suivant lequel les fidèles ordinaires ne peuvent faire rien d’autre qu’aider le clergé, dans des apostolats ecclésiastiques. Il n’y a aucune raison pour que l’apostolat des laïcs soit toujours une simple participation à l’apostolat hiérarchique : il leur incombe le devoir de faire, eux aussi, de l’apostolat. Et cela, non en vertu d’une mission canonique reçue, mais parce qu’ils font partie de l’Église ; cette mission… ils la remplissent à travers leur profession, leur métier, leur famille, leurs collègues, leurs amis. » Le phénomène pastoral que le fondateur a fait naître, « par inspiration divine », avec l’Opus Dei, se révélait, comme il faisait lui-même remarquer, « nouveau, et pourtant vieux comme l’Évangile ». Pour mieux apprécier une telle nouveauté, il est utile de noter qu’au sein de l’universalité de la vocation à la sainteté et à l’apostolat, il a su mettre en relief non seulement la dimension subjective (tous les fidèles, quel que soit leur état de vie et leur condition, reçoivent cet appel), mais aussi la dimension objective (tous les métiers, toutes les conditions de vie familiale, sociale, etc. peuvent et doivent devenir un chemin de sainteté et d’apostolat).
Par voie de conséquence, il n’hésitait pas à affirmer que les laïcs sont appelés à la plénitude de la sainteté et à l’apostolat, non pas malgré le fait qu’ils se trouvent plongés dans les réalités temporelles, mais précisément en prenant occasion et au moyen de celles-ci. Cette remarque constitue le noyau de cette spiritualité pleinement séculière qui, dans les décennies précédant le concile Vatican II, apparaissait, à bien des égards, révolutionnaire.
G. Philips, en effet, a constaté que « chez des chrétiens, et non les moins nombreux, le préjugé fut ancré pendant un certain temps que la sainteté ne saurait fleurir en dehors de l’enceinte d’un cloître ». S’il est vrai qu’« on ne saurait raisonnablement accuser les religieux de partager de tels présupposés », il convient tout de même de signaler que leur chemin de sanctification, en particulier celui des moines contemplatifs, implique une séparation déterminée à l’égard des réalités temporelles, séparation qui relève de leur mission ecclésiale, dans le sens qu’elle rappelle grâce à leur vocation le caractère fugitif des réalités terrestres, tout en annonçant par avance la gloire céleste. Néanmoins, lorsque cette séparation ¾ cette fuga mundi, pour le dire avec les termes de la théologie médiévale ¾ a été jugée à tort comme étant une voie pratiquement nécessaire pour toute personne aspirant à la sainteté (comme cela s’est parfois produit, de façon plus ou moins consciente), on en est logiquement venu à penser que les laïcs n’étaient habituellement pas appelés à la plénitude de la vie chrétienne, ou du moins à une sainteté éminente, mais qu’ils devraient s’efforcer de vivre les exigences de l’Évangile malgré le fait de se trouver plongés dans les réalités temporelles.
Nous comprenons dès lors le motif sous-jacent au fait que, pendant bien des siècles, une idée s’est répandue d’après laquelle la sainteté comportait cet éloignement des affaires terrestres propre à l’état religieux, défini précisément comme « l’état de perfection » par antonomase, et, partant, la conviction, pour le moins implicite, que les laïcs étaient appelés à une « moindre » sainteté .
II. Dangers et tentations à surmonter
Par ses dons exceptionnels de pasteur et de guide spirituel, saint Josémaria a été amené, non seulement à répandre l’appel à la sainteté, mais aussi à signaler avec une remarquable maîtrise d’esprit la route à suivre et la façon de surmonter les obstacles, pour avancer vers cet horizon.
En fait, il était très conscient des dangers et des tentations auxquels doivent faire face ceux qui, plongés dans les réalités séculières, désirent avancer sur le chemin de la sainteté. Dans sa mémorable homélie Aimer le monde passionnément, prononcée pendant la messe qu’il célébrait sur le campus de l’Université de Navarre, le 8 octobre 1967, il fit mention de ces dangers, en particulier du « spiritualisme désincarné », du « matérialisme fermés à l’esprit » et du « cléricalisme ».
Dans cette homélie et dans de nombreux autres écrits, il ne se borne pas à analyser les dangers. Il s’attarde à illustrer la manière de les surmonter. Pour écarter de nous les deux premiers dangers, il faut attacher une importance décisive à ce qu’il appelle « l’âme sacerdotale » ; le cléricalisme, en revanche, peut s’éviter grâce à la « mentalité laïque », qui constitue une autre de ses expressions originales.
Avant d’examiner la signification de ces expressions, il conviendra de mieux délimiter en quoi consistent les dangers et tentations dont il vient d’être question.
La signification théologique s’éclaire si nous gardons présent à l’esprit que l’Église « fait ainsi route avec toute l’humanité et partage le sort terrestre du monde ; elle est comme le ferment et, pour ainsi dire, l’âme de la société humaine appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée en famille de Dieu » (Gaudium et spes 40, désormais GS). Tout cela revêt pour les laïcs une portée singulière, que le dernier concile décrit en rappelant que ceux-ci « vivent au milieu du siècle, c’est-à-dire engagés dans tous les divers devoirs et travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale dont leur existence est comme tissée. À cette place, ils sont appelés par Dieu pour travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d’un ferment, en exerçant leurs propres charges sous la conduite de l’esprit évangélique, et pour manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie, rayonnant de foi, d’espérance et de charité » (LG 31).
La vocation-mission des laïcs est donc fondamentalement déterminée par leur pleine insertion aussi bien dans la société civile que dans l’Église. Ils sont « citoyens de l’une et de l’autre cité » (GS 43) et par conséquent ils constituent le point névralgique dans la connexion intime entre la cité temporelle et la cité éternelle. Ils sont « envoyés dans le monde », mais « ils ne sont pas du monde » (Jn 17, 18) ; Jésus s’est adressé au Père, en disant : « Je ne te prie pas de les retirer du monde, mais de les garder du Mauvais » (Jn 17, 15). C’est dans une telle perspective que l’on peut aussi comprendre pourquoi le dernier concile a indiqué que « cette compénétration de la cité terrestre et de la cité céleste ne peut être perçue que par la foi ; bien plus, elle demeure le mystère de l’histoire humaine qui, jusqu’à la pleine révélation de la gloire des fils de Dieu, sera troublée par le péché » (GS 40).
Ce mystère de l’histoire humaine, troublée dans son progrès par le péché, se manifeste particulièrement dans les tentations auxquelles est soumise la mission, et partant la spiritualité, des laïcs. En fait l’intime connexion entre réalités terrestres et réalités surnaturelles, qu’ils sont appelés à accomplir dans leur vie quotidienne, se trouve à la merci d’un double danger : celui de séparer les deux domaines, et celui de les confondre. La séparation peut survenir quand on accentue unilatéralement l’un ou l’autre aspect, ce qui donne le spiritualisme désincarné ou le matérialisme fermé à l’esprit. Pour ce qui est de la confusion, en revanche, il s’agit d’une des manifestations du cléricalisme.
Avec des traits brefs, mais pénétrants, saint Josémaria a dépeint le spiritualisme désincarné comme une tendance à « présenter l’existence chrétienne comme une réalité uniquement spirituelle ¾ spiritualiste, veux-je dire¾ réservée aux personnes pures, extraordinaires, qui ne se mêlent pas aux choses méprisables de ce monde ou qui, tout au plus, les tolèrent comme quelque chose de juxtaposé par nécessité à l’esprit, aussi longtemps que nous vivons ici-bas. Lorsque l’on voit les choses de cette façon, le temple devient par excellence le centre de la vie chrétienne ; et, dès lors, être chrétien consiste à fréquenter l’église, à participer aux cérémonies sacrées, à s’incruster dans une sociologie ecclésiastique, dans une espèce de monde à part qui se présente lui-même comme l’antichambre du ciel, cependant que le commun des mortels suit son propre chemin. La doctrine du christianisme, la vie de la grâce ne feraient en sorte que frôler le cours mouvementé de l’histoire humaine sans jamais le rencontrer ».
L’exposé des divers aspects qui constituent l’authentique vision chrétienne de la sécularité, et qui, comme nous verrons par la suite, lui permettent de dépasser un tel spiritualisme excessif, est introduit dans cette homélie par des mots énergiques : « En cette matinée d’octobre, tandis que nous nous disposons à revivre la Pâque du Seigneur, nous répondons simplement non à cette vision déformée du christianisme ».
Outre le danger de ce spiritualisme, saint Josémaria prend en considération une autre erreur qui, tout en lui ressemblant, est moins extrême et qui, par là précisément, peut se révéler d’autant plus insidieuse. Celui qui penserait que l’éloignement des réalités terrestres constitue une condition préalable pour la recherche de la sainteté, pourrait glisser vers cette double vie, que le fondateur de l’Opus Dei décrit à partir d’un témoignage personnel : « J’avais l’habitude de dire à ces étudiants et à ces ouvriers, qui se joignaient à moi vers les années trente, qu’ils devaient savoir matérialiser la vie spirituelle. Je voulais de la sorte éloigner d’eux la tentation, si fréquente alors comme aujourd’hui, de mener une sorte de double vie : d’un côté la vie intérieure, la vie de relation avec Dieu ; de l’autre, une vie distincte et à part, la vie familiale, professionnelle, sociale, pleine de petites réalités terrestres. » Avec cette même vigueur, il ajoute des conseils pour aider à surmonter une pareille tentation : « Non, mes enfants ! non, il ne peut y avoir de double vie, nous ne pouvons pas être pareils aux schizophrènes si nous voulons être chrétiens ; il n’y a qu’une seule vie, faite de chair et d’esprit et c’est cette vie-là qui doit être ¾ corps et âme ¾ sainte et pleine de Dieu : ce Dieu invisible, nous le découvrons dans les choses les plus visibles et les plus matérielles. Il n’y a pas d’autre chemin, mes enfants : ou nous savons trouver Dieu dans notre vie ordinaire, ou nous ne le trouverons jamais. »
Dans cette homélie Aimer le monde passionnément, Josémaria Escriva se réfère aussi « aux matérialismes fermes à l’esprit ». Il s’agit pour ainsi dire de l’erreur inverse à celle du spiritualisme désincarné, à savoir l’erreur de ceux qui croient « pouvoir se livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse ¾ celle-ci se limitant alors pour eux à l’exercice du culte et à quelques obligations morales déterminées » (GS 43). Cela conduit au « sécularisme », phénomène se manifestant selon des nuances diverses qu’il ne m’est pas possible d’analyser en détail ici. Il suffira de rappeler que l’exhortation apostolique Christifideles laici (1988) en a souligné la portée, en faisant remarquer que souvent, de nos jours, “ l’homme se coupe de ses racines religieuses les plus profondes : il oublie Dieu, il estime que Dieu n’a aucun sens dans son existence, il les rejette pour se prosterner en adoration devant les « idoles » les plus variées. Ce sécularisme actuel est en vérité un phénomène très grave : il ne touche pas seulement les individus, mais en quelque façon des communautés entières » (n° 4).
Une manifestation répandue du sécularisme est présente dans la variante du laïcisme, où les valeurs religieuses sont explicitement rejetées ou reléguées à l’enceinte close de la conscience ou à la pénombre des lieux de culte, sans qu’aucun droit leur soit accordé pour pénétrer la vie sociale des hommes et y exercer la moindre influence.
Outre ces manifestations pour ainsi dire extrêmes du sécularisme, il convient de rappeler aussi la diffusion, dans la vie de beaucoup de chrétiens, d’un sécularisme pratique qui obscurcit les idéaux de sainteté et débouche sur l’indifférence religieuse. Du fait même de se trouver plongés dans les réalités séculières, il est facile de se laisser entraîner par des ambitions purement humaines, occultant ainsi le sens surnaturel de l’existence. Un tel phénomène est causé par les tentations provenant du monde lui-même, étant donné que, comme le Seigneur lui-même nous en a prévenu, « le souci du monde et la tentation des richesses étouffent cette Parole, qui ne peut faire du fruit » (Mt 13, 22). En guise de corollaire, saint Paul nous exhorte en ces termes : « Ne vous modelez pas sur le monde présent » (Rm 12, 2). Mais, outre ces tentations qui proviennent du monde, il ne faut pas oublier qu’un « motif, le plus profond, se trouve en nous-mêmes : nous ne nous sommes pas convertis, c’est pourquoi nous ne sommes pas libres à l’égard des choses ; elles gardent pour nous un caractère ambigu dû à la cupidité et au désordre avec lesquels nous nous en approchons, comme une conséquence du péché. C’est la raison pour laquelle les choses ont le pouvoir de nous dissiper et de nous séduire, et de la sorte nous en arrivons à nous perdre en elles ».
En ce qui touche le terme cléricalisme, il faut remarquer qu’il désigne avant tout un phénomène caractérisé par des intromissions des clercs dans la sphère de la société civile. Il se manifeste par la confusion entre les deux domaines, suscitant des intromissions intempestives d’un domaine dans l’autre, la cause se trouvant dans une prise en compte insuffisante de l’autonomie légitime des réalités terrestres. Le mot « cléricalisme » désigne donc tout usage du pouvoir sacré à des fins temporelles, ou encore le fait de vouloir se servir de l’Église pour en tirer des avantages dans le domaine civil.
Saint Josémaria emploie ce terme dans un sens analogique, en l’appliquant aux laïcs, parmi lesquels on trouve parfois un phénomène très semblable à celui qui vient d’être décrit chez les clercs, en ce sens qu’il s’agirait également de se servir de l’Église à des fins temporelles, sans respecter l’autonomie légitime du domaine séculier.
Une fois décrits les écueils que doit affronter une spiritualité pleinement séculière, le moment est venu d’analyser la valeur et l’importance de ce que saint Josémaria appelle âme sacerdotale et mentalité laïque.
III. Pour éviter le spiritualisme et le matérialisme : la valeur des réalités terrestres et l’âme sacerdotale
Afin de ne pas sombrer dans un spiritualisme désincarné, saint Josémaria nous exhorte à « matérialiser la vie spirituelle », en rappelant que « le sens authentique du christianisme ¾ qui professe la résurrection de toute chair ¾ s’affronte toujours, comme cela est logique, avec la désincarnation, sans crainte d’être taxé de matérialisme. Il est donc permis de parler d’un matérialisme chrétien qui s’oppose audacieusement aux matérialismes fermés à l’esprit ».
Ces mots témoignent de l’estime pour la valeur chrétienne des réalités séculières. La bonté originelle et l’ouverture à la transcendance de la « matière et [des] situations qui semblent les plus banales », sont des réalités découvertes grâce à la lumière qui rayonne de l’œuvre créatrice, rédemptrice et récapitulatrice du Christ, et considérées avec la conscience vive de leur intime unité dans le plan divin du salut.
Il s’agit donc d’un des traits distinguant la foi chrétienne de tant d’autres attitudes religieuses où affleure, à des degrés divers, une sorte de méfiance, voire de rejet, de tout ce qui est matériel : dans le stoïcisme, les platonismes et la gnose, mais aussi dans le bouddhisme et l’hindouisme, plane une ombre sur la vie terrestre. C’est ici qu’émerge la nouveauté absolue du christianisme. Se faisant homme, Dieu assume tout ce qui est humain, historique, matériel, en transformant tout en moyen d’expression de l’amour de Dieu, en chemin de sainteté et de rédemption.
À la lumière de la foi, saint Josémaria a approfondi de la sorte les enjeux théologiques du « caractère séculier [laicis indoles] » (LG 31) que le concile Vatican II a reconnu comme un trait distinctif et propre aux laïcs. De façon très insistante, Josémaria Escriva rappelait à ceux qui l’écoutaient « que le véritable champ de l’existence chrétienne est votre vie ordinaire » et que, par conséquent, « c’est au milieu des choses les plus matérielles de la terre que nous devons nous sanctifier ». Et encore, « sachez-le bien : il y a quelque chose de saint, de divin, qui se cache dans les situations les plus ordinaires et c’est à chacun d’entre vous qu’il appartient de le découvrir ».
Ces derniers mots nous montrent comment le « matérialisme chrétien » proposé par saint Josémaria contredit non seulement le spiritualisme désincarné mais aussi le matérialisme fermé à l’esprit. Il avait bien compris en fait que le caractère séculier, la sécularité, propre aux laïcs ne constitue pas seulement une donnée extrinsèque, venant du dehors, mais qu’il possède une dimension théologique et de vocation. Tout cela a été réaffirmé par Christifideles laici, quand il signale que dans la situation au milieu du monde, pour ainsi dire intra-mondaine, où se trouvent placés les laïcs, « Dieu manifeste son dessein et leur communique leur vocation particulière de « chercher la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu » (LG 31) » (n° 15).
L’ouverture à l’Esprit qui, en vertu de la grâce, transforme et élève les réalités séculières, implique donc un appel adressé aux laïcs pour qu’ils découvrent ce « quelque chose de saint, de divin, qui se cache dans les situations les plus ordinaires ». On y trouve de façon sous-jacente la réalité du sacerdoce commun, exercé par chacun selon les traits particuliers de sa propre vocation. Pour les laïcs, caractérisés par leur condition séculière, cela signifie qu’ils sont appelés à exercer ce sacerdoce « dans tous les divers devoirs et travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale (…). C’est à eux qu’il revient, d’une manière particulière, d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles auxquelles ils sont étroitement unis, de telle sorte qu’elles se fassent et prospèrent constamment selon le Christ et soient à la louange du Créateur et du Rédempteur » (LG 31).
Le fondateur de l’Opus Dei, par le sceau qu’il imprime à travers la riche formule d’âme sacerdotale, entend souligner l’aspect agissant et spirituel de la réalité ontologico-sacramentelle du sacerdoce commun dans la vie des fidèles. Au point de vue linguistique, on peut de la sorte mettre en évidence le principe vital interne qui tend à animer chaque action du chrétien. Voici l’une de ses exhortations où ce point est mis en relief : « Si tu agis ¾ si tu vis et travailles ¾ face à Dieu, par amour et par esprit de service, et avec une âme sacerdotale, même si tu n’es pas prêtre, toute ton action s’imprègne d’un sens surnaturel authentique : et voilà qui permet à la vie de rester unie à la source de toutes les grâces. » Sur ce même axe, il avait aussi fait remarquer qu’« il nous a été donné une nouvelle source d’énergie, une racine puissante, greffée sur le Seigneur ». Et encore : « On comprend ainsi que la messe soit le centre et la racine de la vie spirituelle du chrétien. »
Dans ce même sens, il rappelait que toutes les « tâches civiles, matérielles, séculières, de la vie humaine », « l’immense panorama du travail », « les situations les plus ordinaires » et « même ce qui semble le plus prosaïque », tout cela est compris dans un « mouvement ascendant que le Saint-Esprit, partout présent en nos cœurs, entend provoquer dans le monde : à partir de la terre, jusqu’à la gloire du Seigneur ». Un mouvement ascendant qui tend à « ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ » (Ep 1, 10). En vertu de son âme sacerdotale, le chrétien se trouve donc appelé à sanctifier le travail, à se sanctifier dans le travail, et à sanctifier les autres avec le travail. Toute son existence se transforme ainsi en prière et en apostolat.
Évidemment, tout cela ne sera possible (comme l’a souvent rappelé Josémaria Escriva) que si l’on possède une profonde vie contemplative, une relation intime et continuelle avec Dieu, laquelle développe « un instinct surnaturel pour purifier toutes vos actions, les élever à l’ordre de la grâce et en faire des instruments d’apostolat ».
À maintes occasions, saint Josémaria a mis en relief aussi que la foi et la vocation baptismale engagent la vie tout entière. Pour ne retenir qu’un seul passage, il a rappelé que « par le baptême, nous avons tous été institués prêtres de notre propre existence pour offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus-Christ (1 P 2, 5), et pour réaliser chacune de nos actions dans un esprit d’obéissance à la volonté de Dieu, perpétuant ainsi la mission de Dieu fait Homme ». Dans cette perspective, il affirmait avec une phrase riche de résonances, que « la vocation chrétienne consiste à convertir en alexandrins la prose de chaque jour. Sur la ligne de l’horizon, mes enfants, le ciel et la terre semblent se rejoindre. Mais non, là où ils s’unissent en réalité, c’est dans vos cœurs, lorsque vous vivez saintement la vie ordinaire… »
À l’occasion d’un entretien accordé en 1968, il a rapporté une des principales expériences surnaturelles par lesquelles Dieu lui a communiqué des précisions postérieures aux lumières de la fondation en 1928 : « Depuis de très nombreuses années, depuis la date même de la fondation de l’Opus Dei, j’ai médité et fait méditer les paroles du Christ que nous rapporte saint Jean : Et ego, si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum (Jn 12, 32). Le Christ, en mourant sur la Croix, attire à lui la création tout entière et, en son nom, les chrétiens, qui travaillent au milieu du monde, ont à réconcilier toutes les choses avec Dieu ». Il lui est arrivé de commenter plusieurs fois cette intuition qui renferme une profonde conviction au sujet de la dimension sacerdotale caractérisant la vie des fidèles, « le sens salvifique de la sécularité chrétienne et, par conséquent, le chemin pour la sanctifier ».
Mgr Álvaro del Portillo propose une synthèse pour cet enseignement du fondateur, en affirmant que « l’âme sacerdotale ¾ l’âme désireuse de voir ce sacerdoce spirituel porter ses fruits ¾ n’est autre qu’esprit apostolique, soif de servir, volonté de transformer le travail professionnel, les relations familiales et sociales, les actions prosaïques de tous les jours, en une rencontre filiale et durable avec Dieu ».
Saint Josémaria se sentait particulièrement attiré par la doctrine et la vie de saint Paul, dont il appréciait surtout la soif d’imiter le Seigneur, afin de partager « les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5). Il voyait dans cet apôtre un modèle lumineux d’âme sacerdotale et apostolique se manifestant, par exemple, quand il écrit aux Corinthiens : « Je me suis fait faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver à tout prix quelques-uns » (1 Co 9, 22). De même, quand saint Paul affirme : « Pour moi, je dépenserais très volontiers et me dépenserais moi-même tout entier pour vos âmes » (2 Co 12, 15).
Sous cette lumière, saint Josémaria a souvent rappelé que posséder une âme sacerdotale implique amour de la sainte Croix, vif désir pour répandre partout le feu de l’amour que Jésus est venu apporter sur la terre (cf. Lc 12, 49), en nous sachant appelés à devenir, en un certain sens, co-rédempteurs avec Lui : « D’où, souligne Monseigneur del Portillo, la responsabilité apostolique de l’âme sacerdotale, pressée par l’urgence divine, baptismale, de co-racheter avec le Christ . » Dans la mesure où l’homme s’unit au Christ, il participe à sa mission universelle de salut. Dès lors, chaque activité du chrétien prend une dimension apostolique, comme l’enseigne le concile Vatican II, faisant ainsi « participer tous les hommes à la rédemption et au salut ; par eux, [l’Église] ordonne en vérité le monde entier au Christ ».
Saint Josémaria a ainsi indiqué le chemin à éviter pour éviter aussi bien le spiritualisme désincarné que le sécularisme fermé à l’esprit, deux écueils qui, tels Charybde et Scylla dans la mythologie, risquent de nous faire sombrer en nous attirant à eux. La synthèse entre les divers aspects que nous venons de considérer est renfermée dans le texte que voici : « Unir le travail professionnel à la lutte ascétique et à la contemplation ¾ ce qui peut sembler impossible mais qui est nécessaire pour contribuer à réconcilier le monde avec Dieu ¾ et transformer ce travail ordinaire en instrument de sanctification personnelle et d’apostolat. N’est-ce pas un idéal noble, pour lequel il vaut la peine de donner sa vie ? » Une idée est sous-jacente à ces mots, celle d’« unité de vie » , dont saint Josémaria parlait, au moins depuis 1931, pour synthétiser la spiritualité propre à l’Opus Dei.
IV. Le danger du cléricalisme et son antidote : la mentalité laïque
Les laïcs sont appelés à tisser dans la vie quotidienne une relation intime entre les réalités de ce monde et la foi. Une telle tâche se heurte aux obstacles, non seulement du spiritualisme et du sécularisme, mais aussi du cléricalisme. Si les deux premières dérives risquent d’introduire une séparation entre l’un et l’autre domaine, le cléricalisme, en revanche, tend à les confondre, en suscitant des empiétements indus, dont la cause est à rechercher dans une prise en compte insuffisante de l’autonomie légitime des réalités temporelles. Dans une lettre de 1954, saint Josémaria avait mis en relief, parmi d’autres points, l’autonomie des deux sphères, exprimant son souhait qu’il n’y ait plus « de clercs qui veuillent s’immiscer dans les affaires des laïcs, ni de laïcs qui s’immiscent dans ce qui est le propre des clercs ».
Une telle autonomie devait être affirmée avec netteté par le concile Vatican II, quand il reconnaît la liberté et la responsabilité qui reviennent à chacun pour résoudre les problèmes du milieu où il vit. Une liberté qui ne signifie certes pas une absence de référence au Créateur mais qui comporte toujours le désir d’accueillir la volonté de Dieu dans chaque circonstance de la vie.
C’est cela même qu’enseigne Gaudium et spes : « Si par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, que l’homme doit peu à peu apprendre à connaître, à utiliser et à organiser, une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime : non seulement elle est revendiquée par les hommes de notre temps, mais elle correspond à la volonté du Créateur. C’est en vertu de la création même que toutes choses sont établies selon leur consistance, leur vérité et leur excellence propres, avec leur ordonnance et leurs lois spécifiques. L’homme doit respecter tout cela, et reconnaître les méthodes particulières à chacune des sciences et techniques » (GS 36).
De ces principes doctrinaux, découlent des conséquences pratiques pour la conduite des laïcs et des pasteurs. Quant aux premiers, le concile les exhorte à ne pas penser que leurs pasteurs « aient une compétence telle qu’ils puissent leur fournir une solution concrète et immédiate à tout problème, même grave, qui se présente à eux, ou que telle soit leur mission. Mais plutôt, éclairés par la sagesse chrétienne, prêtant fidèlement attention à l’enseignement du magistère, qu’ils prennent eux-mêmes leurs responsabilités. Fréquemment, c’est leur vision chrétienne des choses qui les inclinera à telle ou telle solution, selon les circonstances. Mais d’autres fidèles, avec une égale sincérité, pourront en juger autrement, comme il advient souvent et à bon droit. S’il arrive que beaucoup lient facilement, même contre la volonté des intéressés, les options des uns et des autres avec le message évangélique, on se souviendra en pareil cas que personne n’a le droit de revendiquer d’une manière exclusive pour son opinion l’autorité de l’Église » (GS 43).
Quant aux pasteurs, Lumen Gentium les exhorte à « reconnaître et promouvoir la dignité et la responsabilité des laïcs dans l’Église », demandant « qu’ils respectent et reconnaissent la juste liberté qui appartient à tous dans la cité terrestre » (LG 37).
Josémaria Escriva a désigné l’erreur du cléricalisme comme celle du chrétien qui prétendrait qu’il « descend du temple vers le monde pour y représenter l’Église » et « que les solutions qu’il donne à ces problèmes sont les solutions catholiques ». Avec son énergie habituelle, il ajoute : « Non, mes enfants, cela ne se peut pas ! Ce serait du cléricalisme, du catholicisme officiel, ou comme vous voudrez l’appeler. En tout cas, ce serait faire violence à la nature des choses. »
À l’opposé du cléricalisme, il appelle de ses vœux une mentalité laïque, entendant par là la forma mentis, le prisme ou manière d’envisager les réalités séculières à la lumière de la foi, ce qui passe par une reconnaissance et un respect de leur valeur. Certains traits distinctifs de cette mentalité laïque se trouvent condensés dans le passage que voici : « Vous devez diffuser partout une véritable mentalité laïque, qui conduit aux trois conclusions suivantes : être suffisamment honnête pour assumer sa responsabilité personnelle ; être suffisamment chrétien pour respecter les frères dans la foi, qui proposent, dans les matières de libre opinion, des solutions différentes de celles que défend chacun d’entre nous ; être suffisamment catholique pour ne pas se servir de notre Mère l’Église en la mêlant à des factions humaines. »
L’esprit de liberté et de responsabilité qui caractérise la mentalité laïque est ici envisagé sous trois angles de vue :
¾ individuel (« assumer sa responsabilité personnelle ») ;
¾ intersubjectif (respect du pluralisme légitime « des frères dans la foi ») ;
¾ ecclésial (ne pas mêler l’Église « à des factions humaines »).
« Prenez donc mes paroles, affirme saint Josémaria, pour ce qu’elles sont : une exhortation à exercer vos droits, tous les jours, et pas seulement dans les situations difficiles ; à vous acquitter noblement de vos obligations de citoyens ¾ dans la vie politique, dans la vie économique, dans la vie universitaire, dans la vie professionnelle ¾, en assumant hardiment toutes les conséquences de vos décisions libres, en endossant vos actes avec l’indépendance personnelle qui est la vôtre. Et cette mentalité laïque de chrétiens vous permettra d’éviter toute intolérance, tout fanatisme, et, pour le dire positivement, elle vous permettra de vivre en paix avec tous vos citoyens et d’encourager la bonne entente entre les divers ordres de la vie sociale. »
Si l’on se souvient que dans cette homélie, d’où sont extraites les citations, saint Josémaria s’adresse à des laïcs, on comprend qu’il ne se soit pas attardé à établir que le cléricalisme constitue un danger aussi pour les prêtres. Aussi vaut-il la peine de rappeler que, dans d’autres occasions, il avait aussi mis en garde énergiquement contre l’existence de ce risque ou tentation. Dans un entretien, accordé en octobre 1967, il faisait remarquer comment, en dépit des enseignements solennels du concile Vatican II, la conception persiste d’un apostolat des laïcs comme activité pastorale organisée de haut en bas, tout en rappelant que le laïcat ne saurait être considéré comme la longa manus Ecclesiæ à la manière d’une simple courroie de transmission.
Pour surmonter cette vision faussée du rôle des ministres sacrés, il souligna, à maintes reprises, que le sacerdoce ministériel est, dans son essence, un service rendu au sacerdoce commun des fidèles qui sont, dans leur immense majorité, des fidèles laïcs. En vertu de cet esprit de service, saint Josémaria a souhaité que les prêtres partagent eux aussi une mentalité laïque. Aussi, à l’occasion d’une ordination de prêtres de l’Opus Dei, faisait-il remarquer : « C’est pour servir qu’ils seront ordonnés : non, pour commander, ni pour briller, mais pour se donner, en un silence ininterrompu et divin au service de toutes les âmes. Une fois prêtres, ils ne se laisseront pas entraîner par la tentation d’imiter les activités et le travail des laïcs, quand bien même il s’agirait de tâches qu’ils connaissent bien, pour les avoir eux-mêmes réalisées jusqu’alors ; et cela assure en eux une mentalité laïque qu’ils ne perdront jamais. »
« Leur compétence, poursuit-il, en diverses branches du savoir humain ¾ de l’histoire, des sciences naturelles, de la psychologie ¾ bien qu’elle fasse nécessairement partie de cette mentalité laïque, ne les amènera pas à vouloir se présenter comme des prêtres psychologues, des prêtres biologistes ou des prêtres sociologues : ils ont reçu le sacrement de l’ordre pour être, ni plus ni moins, des prêtres-prêtres, des prêtres à cent pour cent. »
Saint Josémaria souhaitait que les prêtres aient cette mentalité laïque afin qu’ils sachent avant tout respecter la fonction propre des fidèles laïcs, sans s’immiscer malencontreusement dans leur domaine, et sans les considérer comme une longa manus de la hiérarchie. La mentalité laïque permet aux prêtres d’avoir de l’estime, de comprendre en profondeur (par connaturalité, pourrait-on dire) la beauté mais aussi les difficultés propres à la fonction spécifique des fidèles qui se trouvent plongés dans les réalités du monde.
La mentalité laïque contribue à faire découvrir la valeur chrétienne de ces réalités et donc du travail, occasion et moyen de sanctification. À l’adresse des prêtres, saint Josémaria a rappelé qu’eux aussi sont appelés à sanctifier leur travail quotidien, ce travail pastoral qui, tout en présentant des caractères spécifiques, peut et doit être envisagé, de toute évidence, comme une occasion et un moyen de sanctification.
À cet égard, le témoignage suivant de Monseigneur Álvaro del Portillo est riche de sens : « Parmi tous ceux qui me reviennent en mémoire à ce sujet, je voudrais ajouter ici un trait supplémentaire : la joie profonde avec laquelle le fondateur de l’Opus Dei, avocat infatigable de la nécessité d’être « contemplatifs au milieu du monde », a pris connaissance de ce paragraphe de la constitution Lumen Gentium, qui répond à l’objection selon laquelle les activités du ministère sacerdotal constitueraient un obstacle à sa recherche de la sainteté personnelle : « Bien loin d’être entravés par les soucis apostoliques, les périls et les épreuves, [les prêtres] doivent par là au contraire s’élever à une plus haute sainteté, en cherchant dans l’abondance de la contemplation de quoi nourrir et soutenir leur activité, pour apporter leur encouragement à l’Église entière de Dieu » (LG 41).»
Aussi saint Josémaria signalait-il à juste titre que la sanctification du travail « est, pour ainsi dire, la charnière de la véritable spiritualité pour nous tous qui, plongés dans les réalités temporelles, sommes décidés à fréquenter Dieu ».
V. La relation intime entre âme sacerdotale et mentalité laïque
Saint Josémaria est parvenu, non seulement à synthétiser dans l’expression « âme sacerdotale et mentalité laïque » deux aspects de grande portée pour la vie du chrétien, mais il a mis en évidence aussi leur étroite imbrication et leur complémentarité. C’est souvent qu’il fait mention ensemble de ces deux facettes. C’est ainsi qu’il a fait remarquer, à plusieurs reprises, que la vocation à l’Opus Dei conduit à avoir une âme véritablement sacerdotale et une mentalité pleinement laïque.
La signification de cette complémentarité entre l’âme sacerdotale et la mentalité laïque peut s’expliquer en rappelant que le chrétien, inséré dans les réalités temporelles, est appelé à réaliser une synthèse vitale. Il s’agit de ramener toutes les choses à Dieu (âme sacerdotale), tout en respectant la nature propre de chaque chose ainsi que la liberté de chaque personne (mentalité laïque).
La complémentarité entre âme sacerdotale et mentalité laïque peut s’éclairer en observant leur imbrication mutuelle. Une mentalité laïque qui ne serait pas animée par l’âme sacerdotale conduirait au laïcisme ou à un matérialisme fermé à l’esprit ; inversement, une âme sacerdotale ne se manifestant pas en accord avec la mentalité laïque verserait dans le cléricalisme.
L’âme sacerdotale tend donc à établir une unité entre les sphères terrestre et surnaturelle, en dépassant pour cela la rupture pouvant survenir soit d’un spiritualisme désincarné soit d’un matérialisme fermé à l’esprit. Quant à la mentalité laïque, en empêchant tout empiétement fâcheux qui proviendrait du cléricalisme, elle garantit que l’union entre les réalités terrestre et surnaturelle n’aboutira pas à une regrettable confusion de genres.
Il est permis de dire, en somme, que c’est justement en vertu de l’âme sacerdotale et de la mentalité laïque que le fidèle est à même de comprendre et de remplir de valeur chrétienne les réalités de ce monde, en les élevant vers Dieu. Monseigneur Alvaro del Portillo s’est prononcé en ce sens, en relevant que la dimension chrétienne de la sécularité « peut être aussi considérée comme l’union harmonieuse de l’« âme sacerdotale » et de la « mentalité laïque ».
L’imbrication de l’âme sacerdotale et de la mentalité laïque fait que la tâche apostolique du laïc soit caractérisée par un style de vie pleinement séculier. C’est sous de multiples formes que saint Josémaria a énoncé ces idées, par exemple dans une homélie où il affirmait : « L’apostolat chrétien ¾ et je me réfère ici, concrètement, à celui d’un chrétien courant, à celui d’un homme ou d’une femme qui vit sans être rien de plus que ses semblables ¾ est une grande catéchèse où, grâce aux rapports personnels et à une amitié loyale et authentique, on éveille chez les autres la faim de Dieu, et où on les aide à découvrir de nouveaux horizons ; avec naturel, avec simplicité, vous ai-je dit, par l’exemple d’une vie vécue à fond, par la parole aimable mais toute pleine de la force de la vérité divine. »
Parmi les conditions que décrivait saint Josémaria comme un préalable au travail sanctifié, relevons encore l’étroite liaison entre âme sacerdotale et mentalité laïque. Il a rappelé à plusieurs reprises que la sanctification du travail repose sur deux postulats : que l’objet du travail soit humainement bien réalisé (en accord avec la mentalité laïque) et, en outre, qu’il soit accompli avec et par amour de Dieu et des hommes (en accord avec l’âme sacerdotale). C’est ce qu’il déclarait dans un entretien, accordé en 1967 : “ Ce que j’ai toujours enseigné ¾ depuis quarante ans ¾, c’est que tout travail humain, honnête, intellectuel ou manuel, doit être exécuté par le chrétien avec la plus grande perfection possible : perfection humaine (compétence professionnelle) et perfection chrétienne (par amour pour la volonté de Dieu et au service des hommes). Car, accompli de la sorte, ce travail humain, pour humble et insignifiante que paraisse la tâche, contribue à ordonner chrétiennement les réalités temporelles ¾ à manifester leur dimension divine ¾ et il est assumé et intégré par et dans l’œuvre prodigieuse de la création et de la rédemption du monde. Le travail est ainsi élevé à l’ordre de la grâce, il est sanctifié, il devient œuvre de Dieu, operatio Dei, opus Dei. »
De la valeur que le fondateur de l’Opus Dei accordait à l’union entre âme sacerdotale et mentalité laïque, chacun peut aisément en juger par ce qu’il écrivait à l’occasion de la première ordination sacerdotale de membres de l’Œuvre, le 25 juin 1944. Voici son commentaire de cet événement, au début d’une lettre adressée à tous les membres de l’Opus Dei : « Je veux que vous tous mes enfants, prêtres et laïcs, vous ayez profondément gravé à l’esprit et au cœur un point qui ne saurait être nullement envisagé comme une simple réalité extrinsèque, mais qui est, bien au contraire, la charnière et le fondement de notre vocation divine. » Et d’ajouter : « Partout et toujours nous devons avoir, les prêtres comme les laïcs, une âme véritablement sacerdotale et une mentalité pleinement laïque, afin de pouvoir comprendre et exercer dans notre vie personnelle la liberté dont nous jouissons dans la sphère de l’Église et dans les choses temporelles, en nous considérant en même temps citoyens de la cité de Dieu et citoyens de la cité des hommes. »
Nous percevons dans ces réflexions un autre aspect d’une notable envergure ecclésiologique. Quand saint Josémaria se réfère au besoin d’avoir une âme sacerdotale et une mentalité laïque, il ne s’adresse pas aux seuls fidèles laïcs, mais aussi aux ministres sacrés. Ces mots visent, sans doute, à promouvoir le service que les prêtres sont appelés à rendre au sacerdoce commun des fidèles laïcs, en reconnaissant pour cela la vocation-mission spécifique de ceux-ci; ils contribuent, en outre, à raffermir la coopération organique qui doit exister entre ministres sacrés et fidèles laïcs.
Une conception analogue est décelable, par exemple, dans les paroles qui suivent : « Étant donné que le travail de l’Œuvre est éminemment laïque et, en même temps, que le sacerdoce informe tout par son esprit ; étant donné que le travail des laïcs et celui des prêtres se complètent et se rendent mutuellement plus efficaces, notre vocation exige que l’union intime entre les deux éléments se manifeste aussi chez tous les associés de l’Œuvre, de sorte que chacun d’entre nous ait une âme vraiment sacerdotale et une mentalité pleinement laïque. »
Je termine en rappelant brièvement les aspects portant sur les enjeux ecclésiologiques les plus importants, exprimées par les deux formules de saint Josémaria que nous avons examinées. L’unité entre la foi et la vie quotidienne s’en trouve raffermie, grâce surtout à la prise en compte de la valeur chrétienne des réalités temporelles ainsi qu’à une mise en valeur, dans toute sa plénitude, de l’âme sacerdotale, en vertu de laquelle les fidèles participent à la récapitulation de toutes les réalités terrestres qu’ils ramènent sous un seul Chef, le Christ. En même temps, il s’agit d’éviter que l’unité entre les réalités du monde et le domaine surnaturel ne tourne à une confusion entre ces deux plans par des empiétements mutuels illégitimes. Pour cela, le fondateur de l’Opus Dei a reconnu toute l’importance d’une mentalité laïque garantissant la juste autonomie des réalités temporelles, tout en appelant à un authentique esprit de liberté, de responsabilité, de respect envers tout légitime pluralisme et de service désintéressé à l’Église.
Le saint-père a mentionné le besoin de placer la sainteté comme « fondement de la programmation pastorale dans laquelle nous nous engageons au début du nouveau millénaire ». Dans cette perspective, la grande actualité et la valeur des aspects présentés par le fondateur de l’Opus Dei ne sont plus à démontrer, en vue surtout de promouvoir une authentique spiritualité séculière, où la foi anime l’intelligence et le cœur, transforme en profondeur chaque aspect de la vie quotidienne, ce qui revient à promouvoir cette inculturation de la foi dont l’importance est de tout premier ordre pour la nouvelle évangélisation, à laquelle nous devons tous nous sentir appelés et engagés.
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