Opus Dei. Bulletin RomanaBulletin de la Prelature de la Sainte Croix et Opus Dei

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33 • Juillet - Décembre 2001 • Page 126
 
 
 
 •  Sur le Fondateur de l'Opus Dei
 

« Une vocation accueillie et vécue dans la fidélité à la volonté de Dieu »

À l’occasion du 75 e anniversaire de l’ordination sacerdotale du bienheureux Josémaria, L’Osservatore Romano a publié le 2 mars 2000 le présent article de l’abbé Antonio Aranda, professeur de l’université pontificale de la Sainte Croix.

Samedi 28 mars 1925. Dans l’église du séminaire de San Carlos, à Saragosse, Monseigneur Miguel de los Santos Díaz Gómara ordonne prêtres dix diacres du diocèse. L’un d’eux est un jeune aragonais de 23 ans, Josémaria Escriva. C’était l’aboutissement d’un parcours entrepris sept ans auparavant, lorsque le jeune Josémaria avait eu le pressentiment que l’Amour de Dieu l’appelait à son service : il sentait que Dieu voulait quelque chose de lui, mais sans parvenir à comprendre ce dont il s’agissait exactement. Ces pressentiments le conduisirent tout d’abord au sacerdoce. “ Pourquoi suis‑je devenu prêtre ? commentera‑t‑il plus tard, en 1973. Parce que j’ai cru qu’il serait ainsi plus facile d’accomplir une volonté de Dieu que je ne connaissais pas. Depuis environ huit ans avant mon ordination sacerdotale, je pressentais ces appels, mais sans savoir ce que c’était, et je ne l’ai pas su jusqu’en 1928. C’est pour cela que je suis devenu prêtre. ”

L’origine biographique de ces pressentiments, éprouvés dans la ville de Logroño au début de 1918, remonte à la vue des empreintes dans la neige des pieds nus d’un carme déchaux qui, tôt le matin, était allé accomplir ses devoirs pastoraux. Ce fait ayant été abondamment repris par les biographes, il est inutile d’ajouter ici d’autres détails. Notre propos vise plutôt à souligner les conséquences de cet épisode de la vie de Josémaria et ses dimensions théologiques. C’est à dessein que nous avons écrit “ dimensions théologiques ”, parce que c’est précisément là, par une intervention de Dieu, que naît une mission de fondation dans l’Église catholique, qui connaîtra des conséquences pastorales et doctrinales significatives. C’est en cela que les faits évoqués offrent une clé de lecture théologique. Un simple fait historique personnel marque le départ d’un nouvel élan apostolique chrétien, tel celui qui a été insufflé par l’esprit et les activités de l’Opus Dei. De la mission de Josémaria Escriva naissait une réalité aux importantes répercussions ecclésiales et sociales, un nouveau phénomène théologique et pastoral. À partir de ce moment, la grâce de Dieu, de façon inattendue mais évidente, va secouer sa conscience avec force, en commençant à tracer le chemin de sa vie. À ce moment il ne peut imaginer où ce chemin le conduira, mais il en perçoit clairement les caractéristiques essentielles :

a) une force puissante qui le pousse à une relation intime avec Dieu, à une intensification progressive de la vie spirituelle ;

b) une série d’inspirations divines, un clair‑obscur d’ombres et de lumières (les pressentiments d’une volonté précise de Dieu) qui se succéderont sans arrêt jusqu’au 2 octobre 1928 ;

c) un appel clair au sacerdoce — concrètement le sacerdoce séculier ou diocésain —, perçu comme une volonté de Dieu en prévision d’autre chose dont il avait le pressentiment.

Durant dix ans, la vie de Josémaria s’écoulera sur le fond de ces trois éléments, jusqu’à la découverte de la mission pour laquelle il avait été choisi.

“ Sans savoir pourquoi, j’étais convaincu que Dieu “ me voulait pour quelque chose ” (Notes intimes, n° 289, 17 septembre 1931). Le 19 mars 1975 il disait : “ J’avais quatorze ou quinze ans lorsque j’ai commencé à pressentir l’Amour […]. J’ai clairement vu que Dieu voulait quelque chose, mais je ne savais pas ce que c’était ” (Méditation, 19 mars 1975). Plus de quarante ans séparent ces deux textes, mais tous deux témoignent d’une même attitude de Josémaria : l’attente et l’ouverture à la présence invisible mais active d’une mission encore inconnue. La Providence prépare celui qui est destiné à l’accomplir, et Josémaria se rend compte qu’il s’agit, sans aucun doute possible, d’un appel de Dieu : “ Je ne savais pas ce que Dieu voulait de moi, mais c’était — de toute évidence — un appel ” (ibidem). Un appel à quelque chose d’inconnu quant au contenu, mais non quant à l’objectif, parce qu’il savait — comme il le dit, par exemple, le 9 janvier 1974 — qu’“ il s’agissait de quelque chose de positif et de précis pour Sa gloire ”.

Depuis lors, l’existence de ce garçon de seize ans s’inscrit délibérément dans cette perspective. La force qui configure sa mission commence à agir. Ce que Dieu attend de lui apparaît étroitement uni à sa vie spirituelle : peu à peu, il comprendra que sa réalisation dépend de sa propre lutte pour la sainteté. Dans le message fondateur de Josémaria Escriva, l’appel à la sainteté personnelle apparaîtra comme essentiel : une véritable condition sine qua non pour servir l’Église selon l’esprit de l’Opus Dei.

Bien plus tard, il se souviendra que le Seigneur l’avait préparé par “ des choses apparemment innocentes, dont il se servait pour imprégner mon âme de cette inquiétude divine ” (Méditation, 14 février 1964). Josémaria, qui commence à ressentir “ une soif insatiable de Dieu ”, était délicatement porté par la grâce à “ la communion quotidienne, la purification, la confession… et la pénitence ” (ibidem). La constante référence à Dieu — ainsi qu’à la volonté divine cachée pour lui — s’intensifiera précisément au fur et à mesure que se manifestera toujours plus vivement l’expérience de l’Amour de Dieu. Ce jeune de seize ans, qui se sentait bien peu de chose et qui n’était pas “ prédisposé à croire quoi que ce soit d’extraordinaire ” (Méditation, 2 octobre 1971), va aussi commencer à faire l’expérience de la puissance de la prière persévérante et tenace : “ Une des conditions de la prière, — ce sont des propos du 25 juillet 1961 — est la persévérance, que nous appelons en Espagne entêtement. Les choses arrivent au bout d’une prière de bien des années. Bien longtemps avant la fondation de l’Œuvre, lorsque je pressentais que le Seigneur me demandait quelque chose, sans que je sache quoi, je disais des oraisons jaculatoires avec insistance : Domine, ut videam ! Domina, ut sit ! Seigneur, fais que je voie, que se réalise ce que tu veux et que j’ignore. ”

Le pouvoir de la prière persévérante, confiante et filiale, axe de la tradition spirituelle chrétienne qui naît de l’exemple et des paroles du Christ, constituera dans la vie et dans les enseignements du bienheureux Josémaria une certitude qu’il y a lieu de mettre en relation avec cette volonté divine cachée, qui ne se révélera qu’à force de beaucoup de prière et de pénitence. L’espérance en Dieu, fondée principalement sur la prière et la pénitence, a été une norme fondamentale de l’existence du fondateur de l’Opus Dei. En analysant sa vie, on peut voir cette caractéristique, par exemple, dans l’itinéraire de la configuration juridique de l’Œuvre. Le fondateur qui, dès le départ, avait eu l’intuition que cette configuration devait s’établir dans le cadre de la juridiction ecclésiastique personnelle, a prié sans cesse et a demandé à d’autres de prier de même, a fait pénitence et l’a demandé à d’autres, a travaillé et a fait travailler avec confiance pendant presque cinquante ans pour que cette intuition devienne réalité. Dieu ne lui a pas permis de la voir réalisée sur terre, mais toutes ces années de prière sont aujourd’hui la trace indélébile de la façon dont il faut mettre en pratique, selon son esprit, la mission reçue.

La lumière définitive sur la volonté de Dieu ne tarda pas à arriver. Trois ans après son ordination sacerdotale, au matin du 2 octobre 1928, à Madrid, au cours d’exercices spirituels, alors qu’il révisait les notes prises sur les motions intérieures reçues durant ces dix longues années de prière et d’étude, il vit clairement la mission que le Seigneur voulait lui confier. Cette mission consistait à ouvrir un chemin de sanctification pour tous les fidèles, dans leur travail professionnel et dans l’accomplissement des devoirs ordinaires du chrétien. À ce moment‑là naquit l’Opus Dei.

“ Le Seigneur a suscité l’Opus Dei en 1928 pour aider à rappeler aux chrétiens que, comme le raconte le livre de la Genèse, Dieu a créé l’homme pour qu’il travaille. Nous sommes venus attirer à nouveau l’attention sur l’exemple de Jésus qui, durant trente ans, est resté à Nazareth, pour travailler, y exercer un métier. Dans les mains de Jésus, le travail, un travail professionnel semblable à celui que réalisent des millions d’hommes dans le monde, se convertit en tâche divine, rédemptrice, en chemin de salut.

“ L’esprit de l’Opus Dei reprend la très belle réalité — oubliée durant des siècles par bien des chrétiens — de la possibilité de transformer tout travail humainement digne et noble en occupation divine. Au service de Dieu, il n’existe aucun métier qui ne soit respectable : ils ont tous beaucoup d’importance.

“ Pour aimer Dieu et le servir, point n’est besoin de faire des choses extraordinaires. Le Christ a demandé à tous les hommes sans exception d’être parfaits comme leur Père céleste est parfait (Mt 5, 48). Pour la grande majorité des hommes, être saint, cela signifie sanctifier leur travail personnel, se sanctifier dans leur travail et sanctifier les autres par leur travail, et ainsi trouver Dieu sur le chemin de leur vie. ” (Entretiens avec Monseigneur Escriva, n° 55).

Tel est, selon le bienheureux Josémaria, le sens théologique et spirituel du travail humain, à partir de son origine créée et de la plénitude surnaturelle que le Christ lui a conférée. Le travail humain, voulu par Dieu comme relation de l’homme avec la vérité des choses et comme terrain de coopération avec la Sagesse et l’Amour créateurs, devient “ entre les mains du Seigneur ” (et, avec Lui, entre les mains des chrétiens) un chemin de sanctification personnelle et de réorientation de toute la création vers la gloire de Dieu. “ Nous n’avons pas été créés par le Seigneur pour bâtir ici une Cité définitive (Cf. He 13, 14). […] Cependant nous, les enfants de Dieu, nous ne devons pas nous désintéresser des activités terrestres : Dieu nous y a placés pour les sanctifier, pour les imprégner de notre foi bénie : la seule qui amène la vraie paix et la joie authentique aux âmes et aux différents milieux du monde. Voici quelle a été ma prédication constante depuis 1928 : il est urgent de christianiser la société et d’imprégner de sens surnaturel tous les niveaux de cette humanité que nous formons, afin que, les uns et les autres, nous nous efforcions d’élever à l’ordre de la grâce nos tâches quotidiennes, notre profession, notre métier. Ainsi, toutes les occupations humaines s’éclairent d’une espérance nouvelle, qui transcende le temps et la fugacité de ce monde. ” (Amis de Dieu, n° 210).

Le travail, réalité qui en elle‑même faisait partie des desseins du Créateur et qui, après la chute de l’homme, a été restauré par le Christ dans sa signification primitive sanctificatrice, se manifeste aussi maintenant comme instrument de christianisation, chemin d’exercice du témoignage évangélisateur des chrétiens : “ L’apostolat fait partie de la nature même du chrétien : ce n’est pas quelque chose de surajouté, de superposé, d’extérieur à son activité quotidienne, à ses occupations professionnelles. Je n’ai cessé de le répéter depuis que le Seigneur a voulu faire naître l’Opus Dei : il s’agit de sanctifier le travail ordinaire, de se sanctifier dans cette tâche et de sanctifier les autres dans l’exercice de sa profession, chacun dans son état. ” (Quand le Christ passe, n° 122). Dans ces mots du bienheureux Josémaria, on remarque une description implicite — non pas recherchée artificiellement, mais présente comme inspiration fondamentale — de la figure du Fils de Dieu fait homme. On entrevoit son existence rédemptrice, passée en grande partie dans son travail quotidien, qui est semblable à celui de n’importe quelle personne normale et courante, un travail réalisé au milieu de ses frères les hommes mais vécu pour la gloire du Père, avec un amour ardent pour le monde qu’il est venu sanctifier.

“ Le 2 octobre 1928 — a écrit Monseigneur Álvaro del Portillo — s’ouvrirent devant le fondateur les horizons auxquels le Seigneur l’appelait, en lui confiant l’Opus Dei : une mobilisation de chrétiens qui, dans le monde entier, dans toutes les couches de la société, cherchent à se sanctifier par un travail professionnel qu’ils réalisent avec une liberté tout aussi personnelle que leur responsabilité ; en même temps ils sanctifient de l’intérieur toutes les activités temporelles, dans un élan puissant d’évangélisation, visant à ramener toutes les âmes à Dieu. ” (Entretien sur le Fondateur de l’Opus Dei, Le Laurier, Paris, 1993, p. 67‑68). Le bienheureux Josémaria a aperçu dès le début l’importance apostolique de la fondation que Dieu lui confiait, et il a eu la conscience claire de la profonde répercussion que devait avoir dans l’histoire des hommes la lumière reçue le 2 octobre 1928.

“ Nous sommes une piqûre intraveineuse dans le système circulatoire de la société, pour que vous alliez — hommes et femmes de Dieu — […] immuniser tous les mortels contre la corruption et illuminer avec la lumière du Christ toutes les intelligences. ” (Instruction, 19 mars 1934, n° 42).

Aujourd’hui, presque soixante‑quinze ans après ce premier élan fondateur, nous pouvons vérifier la justesse de ses prévisions de sainteté et d’efficacité apostolique au service de l’Église. Les mots qui suivent, extraits du Décret sur l’héroïcité de ses vertus, par exemple, sont révélateurs : “ Ce message de sanctification, dans les réalités terrestres et à partir d’elles, apparaît providentiellement actuel dans la situation spirituelle de notre époque, si pressée d’exalter les valeurs humaines, mais si encline aussi à accepter une vision immanentiste qui comprend le monde comme séparé de Dieu. De plus, en invitant le chrétien à chercher l’union à Dieu au moyen du travail — tâche et dignité permanente de l’homme sur terre — ce message est appelé, dans son actualité, à perdurer, au‑delà des changements des temps et des situations historiques, comme source inépuisable de lumière spirituelle. ”

L’efficacité pastorale de ce message se déduit non seulement du panorama des initiatives promues dans le monde entier par les fidèles de la prélature de l’Opus Dei, mais aussi de la floraison de vocations sacerdotales au service de ce charisme. Comme on le sait, les prêtres qui constituent le clergé de la prélature proviennent des fidèles laïcs qui en font partie. Durant la vie du bienheureux Josémaria ont reçu l’ordination sacerdotale plusieurs centaines de professionnels qu’il a personnellement appelés et orientés vers les ordres sacrés. Aujourd’hui précisément, pour le 75e anniversaire de son ordination sacerdotale, un groupe de fidèles de la prélature reçoit le sacerdoce ministériel dans la basilique Saint‑Eugène‑en‑Valle‑Giulia, témoignant ainsi, de façon discrète mais tangible, de la portée ecclésiale de ces lointains pressentiments, fidèlement reçus et mis en pratique.


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